
Un homme aux apparences d’un fou
Cheveux crasseux, barbe grisonnante, visage livide, l’homme marche à pas comptés. Vêtu de haillons, il avance sans mot dire, presque de façon machinale. Nous le reconnaissons à son accoutrement, le même qu’il porte dans plusieurs vidéos de lui qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok. Un jeune tiktokeur, natif d’Adiaké, a consacré un compte (gradel3) aux prêches qu’il fait dans les rues. Sweat-shirt encrassé, pantalon tout aussi sale et fendu du côté de la jambe gauche, pieds nus, il progresse à pas de tortue.

Le même jour, aux environs de 21h, nous le retrouvons devant la Pharmacie d’Adiaké, aux alentours de l’agence locale de la Coopec. Toujours sanglé dans le même accoutrement, il marche à pas de fourmi. Quelque trois mètres plus loin, il s’immobilise devant des vendeurs de poulet braisé sous-forme de « choukouya » (barbecue). Et lâche d’une voix posée et bien audible : « Je peux avoir à manger ? ». Après quelques minutes d’hésitation, l’un des vendeurs finit par lui répondre : « Le vieux, après !». Aussitôt, l’homme tourne le talon et reprend sa lente marche. Nous décidons de lui offrir une portion de viande vendue à 1000 Fcfa. 1000 fcfa ! C’est l’unique billet que nous avons prévu ce soir-là pour nous acheter de quoi manger dans la rue. Vite, le plus jeune des vendeurs emballe la portion achetée et court la remettre à l’homme, qui s’apprête à bifurquer à droite du carrefour.
Ici dort « Dieu »
Le sachet empoigné, il poursuit sa route. Toujours à pas feutrés. Une vingtaine de mètres plus loin, il s’immobilise à nouveau devant une vendeuse de fruits et arachides en bordure de route, en face d’un kiosque à café. Des minutes passent, il ne dit rien et rien ne lui est donné non plus. Il finit par reprendre son chemin. Toujours avec la même cadence des pas. Une demi-heure plus tard, nous le retrouvons assis à la terrasse d’une concession qui donne sur la voie principale, à quelques encablures de la grande mosquée de la ville, non loin du carrefour du petit marché. Face contre le mur, il est en train de prendre son repas. Nous le laissons à son dîner.
Le jour suivant, samedi 25 juillet, aux environs de 8h30, nous le retrouvons couché à même la terrasse. Le lendemain, dimanche, au petit matin, l’homme est toujours couché à même la terrasse. C’est là qu’il a pris ses quartiers depuis qu’il a fait son apparition dans la ville un matin, nous confient les riverains. Selon eux, l’homme squatte cette terrasse depuis qu’il est apparu à Adiaké. Mais, depuis combien de temps vit-il là ? Les avis divergent : pour certains, il est arrivé il y a au moins un an, pour d’autres, il est apparu là depuis deux ans.
Mystère sur son lieu de provenance
Nul ne sait d’où il vient, encore moins son passé. Qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ? Personne ou presque ne le sait. « Il m’a dit qu’il s’appelle Bruno », nous confie Tanoh Kacou Madeleine, une riveraine, la seule qui a pu nous informer sur son nom. « Il est apparu comme ça. Je ne le connais pas comme étant un natif d’ici », croit savoir Roger Kouassi, un commerçant qui dit résider à Adiaké depuis au moins 25 ans. « Il est venu ici quelque temps avant l’élection présidentielle de 2025. Si je vous dis que je sais d’où il vient, je suis en train de vous mentir », soutient Konan Konan Moïse, se disant prophète. « On ne sait pas si c’est un homme ou un génie », lance Tanoh Madeleine, vendeuse de nourriture, présentée comme sa bienfaitrice durant les premiers mois de son arrivée dans la commune. « Même si mentalement ça ne va pas chez lui, on ne peut pas le repousser, car on ne sait pas si c’est un génie ou un ange, un homme ou un sorcier ou quoi que ce soit d’autre », se résout Touré, un fils de la cour dont la terrasse sert de couchage au mystérieux individu.
Son lieu de couchage, son royaume ?
Interrogés sur les raisons pour lesquelles, l’on tolère sa présence à la terrasse depuis tant de mois, les riverains avouent pratiquement leur impuissance. « Les gens ont tout fait pour qu’il quitte ici mais il dit qu’il ne va nulle part, que c’est son royaume qui est ici. Il dit que personne ne peut le chasser d’ici », soutient la vendeuse de nourriture. « Quand on le chasse, il dit qu’il ne bouge pas, que c’est son territoire. Pour le faire partir, les gens de la cour ont versé de l’huile sur la terrasse mais il a recouvert l’huile de sable avant de balayer tout pour continuer à y dormir. Il dit qu’il est dans son territoire et que personne ne peut l’enlever de là », témoigne quant à elle Ange-Pauline Ehouman, une autre riveraine dont l’époux tient un magasin de quincaillerie.
Ce qu’on dit de ses prêches à Adiaké
L’homme qui fait le buzz sur TikTok par ses prêches enflammés existe donc bel et bien à Adiaké. Ses prêches, plusieurs habitants en ont entendu parler ou en ont été témoins. Tous affirment que le mystérieux individu a un excellent niveau de langue. « La seule chose qu’on sait, c’est que c’est un intellectuel parce qu’il prononce des mots que nous-mêmes ne connaissons pas. Il prononce des mots que quelqu’un qui n’est pas parti à l’école ne peut dire. En tout cas, c’est quelqu’un d’instruit », soutient Abdoul Aziz, présenté comme le fils d’une dame connue pour être une des bienfaitrices de l’individu. « Il dit de grands mots. Il est bon hein ! », lance, bluffé, un jeune homme rencontré dans un kiosque à café non loin du grand marché. « Il y a des paroles qu’il fait sortir de sa bouche qu’un fou normal ne peut faire sortir », renchérit un autre. « Si vous l’entendez parler, vous allez dire qu’il n’est pas fou », témoigne pour sa part, l’homme de Dieu, Konan Moïse.
A en croire nombre de résidents, les prêches de cet homme aux apparences d’un fou n’ont rien d’insensés. « Que quelqu’un qui est dans son état se mette à parler de Dieu, je pense que ce n’est pas simple. Quand il parle, il y a la vérité dans ce qu’il dit. Pour le peu que j’ai entendu, il y a beaucoup de vérités dans ce qu’il dit », nous confie Anderson, un jeune gérant d’hôtel. Vendeuse de pain « panini » en soirée, juste devant la terrasse où l’individu a élu domicile, Marie pense du bien de ses prêches : « Quand il prêche, c’est intéressant et il y a des conseils dedans. En tout cas, ce qu’il dit est vrai mais comme ça ne va pas dans sa tête, les gens pensent que c’est du mensonge ». Pour le religieux Konan Moïse, « ce qu’il dit est basé sur la bible. Il connaît bien la bible ». Avis partagé par dame Tanoh Madeleine, une « voisine » du curieux personnage. « Il parle effectivement de la bible. Il connaît la bible et le coran. Il prêche bien », admet-elle.
Fou ou Dieu incarné ?
Durant notre séjour, l’homme n’a point prêché ; lui dont les vidéos des prêches inondent pourtant le compte TikTok d’un certain Ange Gradel (gradel3). On l’y entend se présenter comme étant Dieu incarné ou Dieu fait homme, sous des dehors de fou. « Je me suis fait fou pour découvrir votre hypocrisie. C’est moi Dieu qui suis logé dans ce corps pour vous parler de vive voix. Celui qui veut, qu’il croie ; celui qui ne veut pas, c’est son choix », clame-t-il dans une de ses nombreuses vidéos sur TikTok. Comme pour ôter du doute tous ceux qui seraient tentés de rire de ses propos ou de porter un regard dédaigneux sur le fou qu’il est d’apparence, il ajoute : «Les gens continuent à dire : Jésus revient bientôt ; celui-là, c’est un fou. Ça, c’est votre choix. Je vous ai dit dans ma parole que j’ai choisi la folie pour confondre la folie de ce monde. Que tu m’appelles fou, c’est ton choix, ça m’est égal. Cela ne m’empêche en rien d’être Dieu que je suis… ». Puis l’homme de renchérir : « Celui qui me dit « seigneur » mais qui ne fait pas ma volonté, il est égal à celui qui m’appelle fou ».
Ses références troublantes aux récits bibliques
Se proclamant Dieu, il convoque des récits bibliques pour évoquer les faits et dires prêtés à Dieu dans les saintes écritures. « J’ai détruit la génération d’Adam et Eve par le déluge et j’ai sauvé Noé et sa famille, comme c’est écrit dans Genèse. Souvenez-vous de Sodome et Gomorrhe. Après Adam, Eve et Noé, j’ai suscité Abaham et non Abraham, comme vous dites. Ainsi de suite. J’ai continué à vous parler par les prophètes et quand j’ai vu que l’heure était grave, moi le seigneur, je me suis fait homme. Je suis venu en Asie par maman Marie. Quand j’ai envoyé l’ange Gabriel annoncer la nouvelle de ma naissance à maman Marie, je lui ai dit : Dis-lui que je viendrai comme un enfant et cet enfant sera le sauveur du monde. C’est ce que signifie Jésus Christ, sauveur du monde. », déclare-t-il dans un de ses prêches.
Dans une autre vidéo, il soutient encore : « Et quand je naquis à Bethléem dans un enclos, au milieu des brebis, j’ai failli être tué par le roi Hérode mais maman Marie, avec un cœur flamboyant d’amour, m’a pris et s’est enfui avec moi tôt. Parce que le roi Hérode a appris qu’il y a quelqu’un qui est né et qui sera un grand dans ce monde. Piqué par la jalousie, il a voulu me tuer alors même que je suis immortel ». Dans une autre vidéo, il lâche : « Quand j’ai commencé mon œuvre messianique, je me suis entouré de disciples. Si vous voyez que maintenant je n’ai plus de disciple, c’est parce que c’est le temps du jugement. C’est pourquoi vous me voyez seul ».
On le voit, pendant un autre prêche, évoquer la maltraitance qu’il dit subir de la part d’une frange de la population à Adiaké. « Quand j’ai commencé ma mission messianique, j’ai parcouru Galilée, Bethléem, Jérusalem, Béthel, Nazareth…Un peu partout, j’ai subi la même chose qu’on me fait subir ici : on me cogne de partout avec les motos et les voitures ; on me gifle partout, on me chicotte. C’est là même chose que j’ai subi à Galilée, Jérusalem, Bethléem, Golgotha. Mais, est-ce que j’ai relâché ? La vérité ne meurt pas, le Saint Esprit ne meurt pas, Dieu ne meurt pas. Je suis immortel ».
Des internautes scotchés par ses prêches
Dans d’autres vidéos, il fustige des enseignements et attitudes qu’il juge contraires aux préceptes énoncés par Dieu qu’il dit être. « Quand j’ai dit : « Que chacun porte sa croix », je n’ai pas dit d’aller fabriquer sa croix comme vous le faites pour la mettre au cou. Tout ce que vous portez au cou comme croix n’est pas la signification que je donnais à la croix. Souffrir en faisant le bien, s’abandonner pour l’autre, c’est cela porter sa croix. Vous avez vu que Daniel a porté sa croix face au roi à qui il est allé dire la vérité et celui-ci a cherché à le tuer », recadre-t-il. « La femme n’a pas le droit de prêcher ou s’arrêter derrière un autel. Non. C’est un principe que j’ai établi. Avez-vous vu parmi mes disciples, lors de ma mission messianique en Asie, une femme dedans ? », fustige-t-il.
Des paroles qui touchent bien des internautes, à en juger par leurs commentaires. « Ne regardez pas sa personne. Comprenez-le en profondeur. C’est Dieu qui parle en lui », exhorte un d’entre eux. « C’est le retour de Jésus et je crois… », se convainc une autre. « On ignore ce papa. Or, c’est l’Esprit Saint qui parle en lui. J’aime bien ses enseignements. Cet homme est vraiment de toi, seigneur », s’enthousiame une autre quand quelqu’un d’autre lance : « Vérité pour vérité, je crois fermement à l’enseignement que tu nous donnes ».
Ce qu’en dit le curé de la paroisse Saint Louis
Sur le terrain à Adiaké, le religieux Konan Moïse croit, lui aussi, que l’homme n’est pas simple, comme on dit communément : « Dans Jean chapitre 1, V1 à 8, la bible dit que Nicodème est venu voir Jésus et lui a dit : Tout ce que tu fais est de Dieu car tu ne peux faire ce que tu fais si ce n’est Dieu qui agit à travers toi, mais mon cœur doute de toi. Jésus lui a alors répondu qu’il doit naître de nouveau, car s’il ne naît pas de nouveau, il ne peut pas voir le royaume de Dieu. Pourtant, Nicodème était docteur de la loi. Mais, en lui disant de naître de nouveau, Jésus voulait lui faire comprendre qu’il devait changer sa façon de penser s’il veut connaître celui qui est devant lui. Pour dire que si Dieu ne fait pas grâce à quelqu’un, il ne peut porter sa parole ».
Rencontré samedi 25 juillet à l’hôtel de ville de la commune, au sortir de la cérémonie de lancement d’Êlê Festival, le curé de la paroisse Saint Louis d’Adiaké, le père Michel Aka Boua, ne semble pas accorder la moindre importance à l’homme ni à ses prêches. « J’ai entendu parler de lui mais moi-même je ne l’ai pas vu. Toutefois, ce que je peux dire, c’est que la chose religieuse, il y a à boire et à manger là-dedans. Chacun brandit la bible pour ses intérêts personnels et la chose religieuse même est sacrifiée sur l’autel de ces intérêts. Que Dieu nous donne le discernement pour qu’on sache où mettre les pieds pour prendre la route du vrai Dieu », lâche le prélat.
La face cachée du « Fou-Dieu »
Les riverains du lieu où dort le mystérieux individu n’épousent pas cette sorte de storytelling que les réseaux sociaux racontent de lui. Dame Tanoh Kacou Madeleine, qui vend de la nourriture de l’autre côté de la voie principale, passe aux yeux de tous pour être sa bienfaitrice. Mais, raconte-t-elle, elle a fini par subir les accès de démence du « fou-Dieu ». Partie en voyage pour des funérailles, à son retour, elle retrouve un tout autre personnage. « Quand je suis revenue de voyage, j’ai constaté qu’il avait changé d’attitude vis-à-vis de moi. Quand je le salue, il ne répond plus comme il le faisait par le passé.
Quelque temps après, il m’a traitée de sorcière. Il disait que je veux le tuer et c’est pour cela que je me suis rapprochée de lui pour lui donner à manger », relate-t-elle à notre passage dans son restaurant dimanche matin. Elle nous rapporte un autre fait pour le moins insolite : « J’ai cherché quelqu’un pour le coiffer. Ce jour-là, il a ramassé tous les cheveux coupés pour aller on ne sait où. Quand je l’ai revu tard dans la nuit, je lui ai demandé où il était tout ce temps. Il m’a répondu qu’il était allé jeter ses cheveux coupés quelque part, loin des regards, pour que les gens ne les utilisent pas pour faire leurs fétiches (talismans). Ça m’a étonnée. Je me suis demandé comment un fou peut savoir tout ça ».
Riveraine elle aussi du lieu où séjourne l’individu, dame Pauline Ehouman ne garde pas de lui de bons souvenirs. « La dame qui vend la nourriture ici le faisait coiffer et donnait ses habits à laver. Mais, quelque temps après, il a commencé à dirie qu’elle veut l’empoisonner », nous apprend-elle. Croit-elle avoir affaire à Dieu incarné ? « C’est faux ! Que est ce Dieu incarné qui dit des grossièretés ?», réfute-elle. Et d’ajouter : « Certaines personnes le croyaient mais depuis que ses prédictions concernant la présidentielle 2025 se sont révélées fausses, on ne le « calcule » plus (on ne s’intéresse plus à lui, Ndlr). Ce sont ceux qui ne le connaissent que via les réseaux sociaux qui continuent de le voir comme Dieu incarné ». On le voit, le « fou-Dieu » ne fait pas l’unanimité à Adiaké.
A.NIADA

