
Autrice guadeloupéenne, vous êtes présente à la 16ème édition du Salon international du livre d’Abidjan (SILA) avec un ouvrage baptisé ‘’Décoloniser l’amour’’. Quelle est la thématique principale développée dans cette œuvre ?
Effectivement, je suis originaire de la Guadeloupe et autrice de ‘’Décoloniser l'amour’’. C’est un recueil qui interroge nos façons d'aimer, notre liberté d'être nous-mêmes dans nos façons d'aimer malgré les affres du colonialisme, de la mise en esclavage, la mémoire autour de l'esclavage, et du capitalisme. Que ce soit en Guadeloupe, chez moi, mais partout, la colonisation a eu des effets négatifs sur le développement des êtres humains et des relations.

Dans cette œuvre, je me demande si nous sommes vraiment libres d'aimer, si nous sommes nous-mêmes quand nous aimons. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j'invite les uns et les autres à apprendre à puiser dans leurs racines, dans leur identité, à valoriser qui ils sont, c’est-à-dire leurs mémoires, leurs identités, qu'elles soient plurielles ou pas, et surtout à briser les chaînes de la colonisation et du colonialisme, quels qu'ils soient, même déguisés, parler avec les habits de la modernité pour pouvoir mieux faire peuple et mieux faire société.
« Que ce soit en Guadeloupe, chez moi, mais partout, la colonisation a eu des effets négatifs sur le développement des êtres humains et des relations »
Vous venez de si loin pour prendre part à un salon qui se tient à Abidjan. Qu'est-ce qui selon vous a fait le déclic ?
La Guadeloupe au SILA, c'est d'abord le travail colossal de Manik Siar-Titéca, la fondatrice de la maison d'audiobook ‘’Une Voix, Une Histoire’’. Depuis cinq ans, elle vient sur fonds propres au SILA pour pouvoir établir un pont entre la Guadeloupe et la Côte d'Ivoire. L’histoire nous apprend d’ailleurs que nous avons des ancêtres qui ont été déportés, déplacés et jetés en esclavage et qu'il est normal pour nous, dans ce travail de reconstitution identitaire, de pouvoir reconnecter les lignes.

Ainsi donc, j’ai suivi son parcours, ce travail qu'elle accomplit depuis toutes ces années avec beaucoup d'admiration. Admirative de son travail, tout naturellement, je lui ai dit que cette année, il fallait absolument que je sois aussi là. Et c’est ce qui a été fait. Sinon, je connais déjà Abidjan, mais j'avais envie de cette expérience, de la rencontre avec les lecteurs de la Côte d'Ivoire et du monde entier.
Pour cette autre expérience à Abidjan, comment la trouvez-vous ?
C'est une expérience extraordinaire que je n'ai retrouvée nulle part ailleurs. Cet intérêt, cet attrait pour le livre, on sent bien que le livre est un objet presque sacré, qui est respecté. Et c'est vrai que dans cette ère où le digital est roi, c'est appréciable, c'est une boule d'air frais.
Très concrètement, qu’est-ce que vous entendez par ‘’Décoloniser l'amour’’ ?
L'intention derrière, c'est de dire très clairement aux gens que nous avons des façons d'aimer qui ont hérité de la colonisation, de l'esclavage et du capitalisme, qui sont des héritages extrêmement violents, qui effacent les identités. Qui effacent l'estime de nous-mêmes et qui nous empêchent de faire peuple et qui nous enchaînent encore d'une façon assez paradoxale sous des airs de fausse liberté. Et l'idée, c'est de pouvoir prendre conscience de qui on est vraiment, de ne pas vouloir plaire à un certain maître quel qu'il soit et pouvoir exister en toute puissance pour que nous fassions véritablement société sans avoir à répondre. Surtout que nous fassions société sans avoir à être complexés ou même empêchés dans notre développement.
Comme votre intention dans cet ouvrage est de décoloniser l’amour, alors ça vous dirait d'avoir un mari ivoirien ?
Alors à ce moment-là, il faudrait me donner l'autorisation d'avoir un mari guadeloupéen, un mari dominicain et un mari ivoirien. Il n'y a pas de problème, c'est aussi ça décoloniser l'amour.
« Les jeunes Guadeloupéens ont beaucoup de difficultés, même quand ils sont très bien formés »
Vous êtes autrice de quatre œuvres. Est-ce la même thématique de la colonisation, de l’amour qu’on retrouve dans ces différentes œuvres ?
En effet, j'ai déjà écrit quatre ouvrages, dont deux recueils de poèmes, mais ce qui revient le plus souvent, c'est la lutte contre les injustices et particulièrement toutes les formes de colonisation et particulièrement les formes de colonisation moderne. Ces formes de colonisation qui nous donnent l'impression que nous sommes libres, mais qui cherchent quand même à nous enfermer dans des référentiels qui ne sont pas les nôtres.

Chez nous en Guadeloupe, ancienne colonie française, désormais département français d'outre-mer, mais nous restons quand même sous la tutelle de la France, nous avons beaucoup de discrimination que nous, Guadeloupéens, noirs, métis, nous subissons chez nous. Nous vivons la vie chère aussi de façon extrêmement cruelle. Les jeunes Guadeloupéens ont beaucoup de difficultés, même quand ils sont très bien formés, quand ils sont très diplômés, à réussir chez eux. Ils sont obligés de quitter leur pays et ça ce n'est pas normal. Donc ce sont ces choses-là, ces luttes-là que l'on retrouve dans tous mes écrits, qu'il s'agisse de manifestes politiques, sociologiques ou encore de poésie.
« Nous avons cette volonté de rétablir cette relation qu'on nous a fait perdre avec la terre-mère »
Comment appréciez-vous votre participation à ce SILA 16 ?
Moi, ce que j'aimerais que l'on retienne de ce passage, c'est de se dire que les frères et sœurs de l'autre côté de l'Atlantique, nous sommes là et nous avons cette volonté de rétablir cette relation qu'on nous a fait perdre avec la terre-mère.
Philip KLA