Édito

Côte d'Ivoire : Transformer le capital sportif en soft power

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La Coupe du monde 2026 touche progressivement à son terme sur les terres des États-Unis, du Mexique et du Canada. Pour sa quatrième participation à une phase finale, la Côte d'Ivoire aura franchi, pour la première fois de son histoire, le cap de la phase de groupes, avant de voir son parcours s'arrêter en huitièmes de finale face à une courageuse sélection norvégienne.

Une élimination qui a laissé un goût d'inachevé, tant les Éléphants disposaient de ressources techniques, humaines et financières pour aller beaucoup plus loin. Passée la déception, l'heure n'est ni aux procès d'intention ni aux règlements de comptes, elle est au bilan. Un bilan lucide, serein et surtout prospectif. La participation à cette Coupe du monde, tout comme la CAN 2023 remportée de façon héroïque à domicile, doit marquer le début d'une nouvelle réflexion nationale sur la place du sport dans la stratégie de développement de la Côte d'Ivoire. Il faut désormais sortir d'une vision réductrice qui limite le sport aux seules performances sur les terrains. Au XXIe siècle, le football est devenu un instrument majeur de puissance, d'influence diplomatique, de rayonnement culturel et d'attractivité économique.

Autrement dit, un formidable outil de soft power. Le concept, théorisé par le politologue américain Joseph Nye, désigne la capacité d'un État à séduire, à influencer et à attirer plutôt qu'à contraindre. Aujourd'hui, rares sont les nations qui n'ont pas compris que le sport constitue l'un des vecteurs les plus efficaces de cette influence. Le Qatar a utilisé la Coupe du monde 2022 pour changer son image à l'échelle planétaire. Le Maroc, demi-finaliste du Mondial 2022, continue de récolter les dividendes diplomatiques, économiques et touristiques de son épopée historique. Le Rwanda a fait de la promotion touristique une stratégie assumée à travers ses partenariats avec de grands clubs européens. Plus près de nous, le Cap-Vert a profité de sa remarquable présence au Mondial pour imposer au monde son slogan : « Petite île, grande ambition », transformant une performance sportive en formidable opération de communication nationale.

Ouvrir un vrai débat sur l’après CAN et l’après Mondial

Le pays possède aujourd'hui des arguments que beaucoup de nations africaines nous envient. La CAN 2023 a doté la Côte d'Ivoire d'infrastructures sportives parmi les plus modernes du continent. À cela, s'ajoutent des routes modernisées, des plateformes aéroportuaires renforcées, des capacités hôtelières accrues et une image internationale considérablement revalorisée après l'organisation unanimement saluée de ce qui demeure, aux yeux de nombreux observateurs, l'une des plus belles Coupes d'Afrique des nations de l'histoire. La véritable question est désormais celle de la capitalisation de ces investissements. Les milliards engagés pour la CAN ne doivent pas être considérés comme une dépense ponctuelle, mais comme un investissement stratégique dont il faut prolonger les effets sur plusieurs décennies.

C'est pourquoi, la réflexion ne peut plus être confinée au seul ministère des Sports ou à la Fédération ivoirienne de football. Elle doit associer le Tourisme, la Culture, l'Economie, la Jeunesse, l'Enseignement supérieur, la Formation professionnelle, les collectivités territoriales, ainsi que le secteur privé. Les villes hôtes de la CAN disposent désormais d'atouts réels pour accueillir des compétitions internationales, des stages de préparation, des congrès sportifs, des salons spécialisés et des événements culturels capables de dynamiser durablement leurs économies locales. Le sport représente également un immense réservoir d'emplois. L'économie sportive moderne ne se limite plus aux joueurs et aux entraîneurs. Elle mobilise des spécialistes en marketing sportif, communication digitale, management des événements, médecine du sport, arbitrage, audiovisuel, analyse de données, sécurité, entretien des pelouses, gestion d'infrastructures ou encore tourisme sportif. L'autre chantier concerne le championnat national.

Infrastructures de pointe, légendes mondiales, gradins vides…

Voilà sans doute le paradoxe ivoirien. Alors que le pays dispose désormais d'enceintes sportives dignes des meilleures compétitions internationales, les rencontres du championnat national continuent de se jouer devant des tribunes souvent clairsemées. Pendant ce temps, en Égypte, en Afrique du Sud, en Tanzanie ou encore en République démocratique du Congo, certaines affiches nationales attirent régulièrement plusieurs dizaines de milliers de supporters. Comment expliquer que le pays de Laurent Pokou, d’Abdoulaye Traoré, de Didier Drogba, de Yaya Touré, de Gervinho, de Salomon Kalou, de Franck Kessié ou encore de Sébastien Haller peine encore à remplir ses stades ? La réponse dépasse largement la seule qualité du jeu. Enfin, la Côte d'Ivoire dispose d'un patrimoine immatériel exceptionnel : ses légendes du football.

Didier Drogba, Yaya Touré, Salomon Kalou, Gervinho et bien d'autres sont des marques mondiales. Leur notoriété dépasse largement les frontières nationales. Ces ambassadeurs constituent un capital d'influence que beaucoup de pays envient. Il est impérieux de mettre en place une véritable stratégie nationale permettant d'associer ces icônes au rayonnement touristique, économique, diplomatique et sportif de notre pays. L'État a largement pris sa part en dotant le pays d'infrastructures modernes. Le temps est désormais venu pour les gestionnaires du football de franchir un nouveau cap. À l'approche des échéances électives au sein de la Fédération ivoirienne de football, les ambitions personnelles ne doivent pas occulter l’essentiel : celui de l'après-CAN, de l'après-Mondial et surtout de la construction d'un modèle ivoirien où le sport deviendra durablement un moteur de croissance, d'influence et de fierté nationale. L'enjeu n'est donc pas simplement de désigner un président, mais de définir une vision. Les trophées passent, les infrastructures demeurent. Il reste désormais à bâtir la vision qui transformera ces acquis en puissance durable. Les nations qui marquent l'histoire ne sont pas toujours celles qui gagnent les trophées. Ce sont celles qui savent transformer une victoire sportive en victoire économique, culturelle et géopolitique.