
Technicien cinéma, vous êtes aujourd’hui scripte. Que renferme véritablement ce corps de métier du cinéma ?
Comme vous le savez, dans la corporation cinématographique, il y a plusieurs corps de métiers. Parmi ces corps de métiers, on compte celui de scripte. Le scripte est donc un poste rattaché à la mise en scène. C’est bien évidemment celui qui travaille en collaboration directe avec le réalisateur sur une fiction. Plus concrètement, le scripte est le responsable de la cohérence d’un film. Il est notamment chargé de veiller à ce que tout ce qui est filmé soit bien tourné, bien monté et bien diffusé sans erreur. Il est généralement appelé la mémoire d’un tournage, le responsable de la cohérence du film.
« Le scripte est le responsable de la cohérence d’un film »
Comment devient-on scripte ?
Il faut au préalable avoir un minimum de savoir dans le domaine audiovisuel. Le scripte travaillant avec tous les départements, il lui faut obligatoirement avoir une vision, une connaissance dans chaque corps de métier et en faire après une spécialisation.
« A l’époque, il n’y avait pas de scripte professionnel en Côte d’Ivoire »
Si le scripte est ce métier aussi transversal qui commande des connaissances dans presque tous les domaines du cinéma, on présume que vous devez avoir eu un grand parcours dans cet univers. N’est-ce pas ?
Je suis rentré dans le cinéma comme scénariste bien entendu après une formation académique en communication audiovisuelle. Avec ma soif d’apprendre et de connaitre davantage dans ce milieu, je me suis orienté par la suite vers la réalisation et c’est à partir de là que je découvre le métier de scripte en 2013-2014. En commençant à pratiquer ce métier, je cherche à mieux le connaitre surtout qu’à l’époque, il n’y avait pas de scripte professionnel en Côte d’Ivoire. Seuls les européens et autres expatriés pratiquaient ici le métier de scripte. En 2019, je me suis fait une petite économie pour aller me spécialiser en scripte au Maroc. A mon retour au pays après ma formation, j’ai commencé à pratiquer pleinement le métier en étant présent sur les box de tournage, les plateaux professionnels internationaux.
Quelle est votre filmographie depuis que vous êtes scripte ?
Je travaillais beaucoup plus avec des productions de Canal+ telles que des séries comme ‘’Le futur à nous’’, ‘’Or blanc’’ et aussi ‘’Marabout chéri’’ et le dernier long métrage de Jean-Pascal Dadié.
Toutes ces collaborations ont-elles été sanctionnées par des prix individuels pour vous ?
‘’Marabout chéri’’ de Kadhy Touré par exemple a remporté certes des prix mais pas directement à moi vu que le poste de scripte est carrément compté au niveau des équipes techniques mais pas un poste d’auteur comme celui de scénariste ou de réalisateur.
« Il n’y avait pas de scripte professionnel en Côte d’Ivoire »
Après quelques années de pratique du métier de scripte, vous venez de sortir un ouvrage qui est un ‘’Guide pratique du scripte cinéma et télévision’’. Quelles sont les problématiques développées dans ce guide ?
Tout est parti de mon constat qu’il n’y avait pas de scripte professionnel en Côte d’Ivoire. Cette situation avait pour conséquence de faire venir des scriptes étrangers en Côte d’Ivoire pour des productions cinématiques. En allant faire ma formation de scripte au Maroc, je me suis dit qu’on ne devait plus avoir à ramener des étrangers ici en Côte d’Ivoire pour ce poste. Je ne voulais pas aussi être le seul ivoirien à pratiquer ce métier. C’est à partir de là que j’ai commencé à motiver les plus jeunes à s’intéresser à ce métier et à le pratiquer.

J’ai même dû animer plusieurs master-class dans ce sens parce que le métier était vraiment méconnu. Dieu merci, j’ai pu former des jeunes à ce métier qui exercent aujourd’hui. Tout récemment, le ministère de la Culture et de la Francophonie en partenariat avec le ministère de l’Enseignement professionnel grâce à un appui d’une coopération allemande a mis sur pied une formation et insertion des métiers du cinéma et de l’audiovisuel. J’ai pu ainsi former, grâce à ce programme, de jeunes apprenants. Et justement c’est au sortir de cette formation que j’ai eu l’idée d’élaborer un manuel pour faire asseoir une méthodologie bien précise et bien clair et donner beaucoup plus d’informations sur ce métier de scripte.
« Le cinéma nourrit son homme »
La problématique actuelle est qu’on s’est finalement tous rendus compte que le cinéma ivoirien ne nourrit pas vraiment son homme avec le cas récent de Fortuné Akakpo. Mais chose curieuse, vous parlez avec beaucoup de passion de ce métier de cinéma où on voit des visages connus traverser d’énormes difficultés. Vous pensez vraiment que le cinéma ivoirien est porteur ?
Le cinéma est d’abord un métier universel. Il peut être pratiqué partout quand on a le code idéal. La problématique ici est comment acquérir le code idéal de ce métier ? Tout est dérivant de la formation. Si tu es bien formé, tu peux vivre pleinement de ton travail. C’est une certitude. Sur ce qui se passe ici, je peux dire que tout est une question d’organisation. Sinon, le cinéma nourrit son homme. Il est porteur et riche parce qu’on y manipule de budgets colossaux. On ne peut pas travailler sur une production à coût de milliards et sortir de là avec des miettes. En plus c’est un métier libéral et c’est chacun qui négocie ses contrats. Si tu y vas mal et que tu t’en sors après avec si peu, après, tu ne t’en plains pas.
« Les cachets cinématographiques étaient vraiment conséquents »
Si vous êtes si convaincu que le cinéma nourrit vraiment son homme, comment pouvez-vous expliquer le cas Fortuné dont le cadre de vie a choqué plus d’un ivoirien ?
J’ai fait une remarque qui m’a fait de la peine. Quand on pratiquait ce métier dans les années 2015 jusqu’à 2020, je vous assure qu’il n’y avait pas de plainte. Les cachets étaient conséquents. La dérive a démarré, après mon analyse, après 2022 jusqu’à 2021 encore, les cachets étaient conséquents et les gens respectaient les acteurs de la chaine. J’ai travaillé par exemple sur une production pendant un an et je me suis retrouvé avec 19 millions F CFA.
A partir de 2022, je n’ai vraiment pas compris ce qui s’est passé mais les choses ont commencé à chuter énormément parce qu’il y a eu un système qui s’est imposé faisant croire que les professionnels étaient devenus trop chers. Il fallait donc s’appuyer sur les assistants à qui on donnait l’opportunité d’être les chefs de postes. Ces derniers qui ont envie de grimper, ils se contentent du si peu. Ce qui est finalement devenu une routine faisant chuter drastiquement les cachets. Sinon Fortuné peut en témoigner, les années antérieures, les cachets cinématographiques étaient vraiment conséquents.
Si tel est vraiment que les cachets étaient bien payés, pourquoi plusieurs visages connus du cinéma ivoirien vivent très souvent dans des conditions difficiles et souvent peu enviables ?
C’est un problème individuel mais aussi d’organisation. La véritable problématique dans notre corporation, c’est qu’elle n’est pas structurée. Nous n’avons pas véritablement de statut et c’est une grosse problématique. C’est ce qui fait d’ailleurs qu’aujourd’hui le producteur n’a aucune base conventionnelle contraignante pour fixer les cachets. Il n’y a aucune base salariale déjà prédéfinie. Il y avait certes eu des réflexions à travers des séminaires et ateliers débouchant sur une sorte de convention collective mais cela n’a jamais été véritablement appliqué. Du coup, sans base salariale préalable, c’est compliqué pour les acteurs de la chaine de se vendre convenablement.

En plus de ces problèmes, il y a le problème de la reconnaissance au BURIDA. Ce qui fait que plusieurs d’entre nous n’arrivent pas à bénéficier de certains droits. Par exemple, moi auteur de scénariis écrits en 2019 pour Canal+ dans le cadre de la CAN, et diffusés sur la même chaine tout au long de la compétition continentale, je n’ai jamais bu bénéficier de mes droits au BURIDA. Lorsque je me suis rapproché du BURIDA après la fin du projet, je déclare tout avec mes différents contrats. En retour, ils m’ont demandé de leur envoyer les preuves que mes gags ont été diffusées, ce que j’ai fait. Après tout ça, on me demande une attestation de diffusion, ce que je n’ai jamais reçu après plusieurs relances auprès de la direction de Canal+. Finalement, je n’ai pu bénéficier de mes droits sur l’exploitation de mes écrits. Si les oeuvres ne sont pas déclarées, les acteurs ne percevront pas de droit et se contenter seulement que des cachets qu’on leur donne sur les tournages.
« Le cinéma ivoirien est mal structuré »
Selon vous, pourquoi les organisations du secteur du cinéma ne saisissent pas de tous ces problèmes pour faire de véritables plaidoyers ?
Il y a un gros souci de leadership et beaucoup de rivalités dans le cinéma ivoirien. Ce sont tous ces problèmes qui sont aujourd’hui apparus à la surface. C’est vraiment déplorable tout ce qui nous arrive pourtant notre corps de métier est immensément riche. Le cinéma ivoirien est mal structuré. On en appelle à l’Etat pour nous aider à réorganiser le secteur.
« Il y a un gros souci de leadership et beaucoup de rivalités dans le cinéma ivoirien »
Pour vous, la seule solution possible reste l’implication de l’Etat ?
Exactement. Je propose qu’une loi soit votée pour la corporation cinématographique et mieux que le cinéma puisse avoir sa maison de droit d’auteur distinctement de celle de la musique. Il faut que le cinéma soit autonome et qu’on puisse avoir une maison de gestion de droit dédiée. Voyez vous-même, le budget du ministère de la Culture et de la Francophonie se chiffre aujourd’hui à des milliards F CFA mais la part du cinéma dans ce budget est très minime. Le cinéma se tire seulement qu’avec 240 millions F CFA. Il y a un véritable problème.
Pourtant, au ministère de la Culture et de la Francophonie, il y a une volonté affichée de booster l’industrie cinématographique avec le projet ‘’Côte d’Ivoire, terre de cinéma, de tournage’’...
Effectivement, et c’est là qu’on se pose tous des questions. Sinon, en termes de structuration, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il y a toujours des lenteurs. Sûrement parce que depuis lors, il n’y a eu de voix qui se sont élevées. Cette corporation a des problèmes depuis longtemps mais chacun préférait grogner dans son coin. Il a fallu cette opportunité de Fortuné pour que ça explose. Et pour moi, c’est le moment idéal pour jeter un regard sur cette corporation pour mieux l’organiser.
« Il faut réorganiser entièrement le cinéma ivoirien, y enlever toutes ces brebis galeuses »
‘’Babiwood’’ à l’instar de ‘’Nollywood’’ ou même ‘’Bollywood’’ a du mal à décoller depuis. En plus des problèmes de structuration que vous évoquiez, qu’est-ce qui faut selon vous pour faire émerger véritablement le cinéma ivoirien ?
C’est un problème qui doit être géré par l’Etat qui doit prendre ses responsabilités pour tout restructurer tel qu’est en train de faire l’Etat béninois. Il faut réorganiser entièrement le cinéma ivoirien, y enlever toutes ces brebis galeuses.
Et vous avez espoir que cela va arriver ?
Bien sûr ! Surtout avec tout le buzz autour de l’affaire Fortuné, les choses vont avancer.
« La Côte d’Ivoire est en réalité moins présente à l’international »
La Côte d’Ivoire est de plus en plus présente à l’international avec des prix dans le domaine du cinéma. Cette année, vous voyez encore la Côte d’Ivoire pouvoir briller ?
La Côte d’Ivoire est en réalité moins présente à l’international. Ces prix que nous décrochons sont pour la plupart des prix glanés juste à côté de nous dans la sous-région. Ce ne sont pas des choses qui portent vraiment à l’international. Notre présence à l’international en réalité est très minime.
Souvent nos films qui rapportent des prix sont des films qui sont faits pour la télévision et donc faits avec moins de rigueur et de créativité. Par contre, c’est le cinéma qui porte le drapeau de la nation et qui doit se retrouver sur des festivals de renom. Malheureusement, la Côte d’Ivoire est absente à ces rendez-vous. Cela date de depuis plusieurs années. Il y a longtemps que la Côte d’Ivoire n’a pas ramené de trophées emblématiques. Que ce soit au festival de Cannes ou même l’Etalon du Yennenga. Et c’est vraiment dommage.
« J’exhorte tout un chacun à porter un regard minutieux sur le poste de scripte qui est très important »
Que devons-nous retenir du métier de scripte ?
J’exhorte tout un chacun à porter un regard minutieux sur le poste de scripte qui est très important. Il est certes moins connu mais très important dans la chaine. Sa méconnaissance est d’ailleurs à l’origine des oeuvres avec de grandes marges d’erreurs. C’est un métier qui aide énormément les réalisateurs.
Philip KLA