Santé

Viol, attentats de Grand-Bassam, violences politiques: Les signes d’alerte pour savoir si vous êtes victime d’un traumatisme psychique  

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Docteur Kadjo Madeleine est médecin psychiatre et présidente de l’ONG ACTIONS PSY CÔTE D’IVOIRE.
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Plusieurs personnes sont victimes de viol, d’accidents de la circulation, de vols à main armée, d’attentats terroristes ou de chocs émotionnels dus à une mauvaise nouvelle. Ces faits conduisent, dans bien des cas, à des traumatismes psychologiques. Comment savoir que l’on est victime de traumatisme psychologique ? Comment le traiter ? Quel est le rôle de l’entourage dans la prise en charge de ces affections psychologiques ? Ce sont là, autant de questions auxquelles répond Dr Kadjo Madeleine, fondatrice de l’ONG Actions Psy-Côte d’Ivoire, créée en 2019, en vue de sensibiliser sur les dégâts des traumatismes psychologiques.

Dr Kadio Madeleine : « Laisser des victimes traumatisées sans soin, c’est risquer de reproduire les violences »

Qu’est-ce qu’un traumatisme psychique ?

Le traumatisme psychique désigne un ensemble de réactions ou symptômes qui peuvent se développer chez une personne ayant vécu ou ayant été témoin d’un évènement qui a provoqué la mort ou a impliqué une menace de mort ou encore de graves blessures pour elle ou pour quelqu’un de proche et qui a suscité une peur intense, un sentiment d’impuissance ou d’horreur.

Quelles sont les différentes formes de traumatismes psychiques ?

Il existe plusieurs types de traumatismes. On parle de traumatisme de type 1, lorsque la personne a été confrontée à un événement potentiellement traumatique unique avec un commencement et une fin précis, unique, induit par un agent stressant aigu, non abusif. C’est le cas de l’attentat de Grand-Bassam. On a également le type 2. C’est lorsque la personne a été confrontée à un événement qui s’est répété et que ledit événement a été présent constamment ou qu’il a menacé de se reproduire à tout instant durant une longue période. Par exemple, lorsqu’une petite fille a été violée par un membre de sa famille, habitant avec elle. Il y a également le traumatisme de type 3. C’est lorsque la personne est confrontée à des événements multiples, envahissants et violents présents durant une longue période. La victime est sous le contrôle de l’auteur des actes traumatogènes et est incapable de lui échapper. L’exemple d’une petite fille séquestrée, battue en plus d’être violée durant toute son enfance (5 à 13 ans). Enfin, on parle de traumatisme de type 4, lorsque la personne est confrontée à des événements qui se poursuivent dans le présent.

Dans quels cas parle-t-on de traumatismes simples ou complexes ?

On parle de traumatisme complexe, quand le traumatisme est le résultat d’une victimisation chronique d’assujettissement à une personne ou à un groupe de personnes. C’est le cas du type 3. Le traumatisme est dit simple dans des cas comme le type 1.

On parle également de traumatisme direct ou indirect. À quoi cela renvoie-t-il exactement ?

Le traumatisme psychique est dit direct lorsque la victime (sujet, acteur ou témoin) a été confrontée au chaos, au sentiment de mort imminente ou d’horreur. Quand la personne concernée n’est pas directement affectée par la source du traumatisme, on parle de traumatisme indirect. C’est l’exemple du parent ou du proche qui apprend à la radio ou à la télévision qu’il y a une inondation ou un évènement tragique avec menace de mort d’une ou de personne (s) lui étant proches. Une autre forme de traumatisme est dite traumatisme vicariant. C’est celle que l’on observe chez les secouristes, les thérapeutes, les travailleurs dans la relation d’aide et d’écoute. À force de voir les images tragiques ou d’entendre les histoires et le vécu des autres, ils finissent par se sentir eux-mêmes mal ; ils connaissent des perturbations émotionnelles.

Comment se manifeste un traumatisme psychique ?

Des individus ayant subi les mêmes évènements traumatogènes, peuvent présenter des manifestations différentes. Chacun réagit en fonction de ses antécédents, de ses troubles de personnalité, etc. On peut avoir des manifestations immédiates, c’est-à-dire les symptômes qu’on ressent dans les 24h-48h. C’est par exemple une peur intense, un sentiment d’horreur, d’impuissance, une sorte de vide de la pensée. Ça peut aller jusqu’ à une perte de contact avec les autres, avec la réalité ; le monde environnant peut paraître étrange. Dans d’autres cas, la victime est figée physiquement et psychiquement, elle ne dit rien, ne pense rien, ne réagit à rien. Il peut également arriver que la victime présente une agitation, avec des actes automatiques et peut même avoir une conduite suicidaire, comme se jeter du haut d’un immeuble.

Les manifestations peuvent-elles se produire bien plus tard ?

Oui. Dans certains cas, les signes se manifestent dans les 48h à un mois. On parle de manifestations post-immédiates. Sans le vouloir, les pensées revivent la scène ou l’évènement dramatique avec des flash-back, le cauchemar, une impression d’être en insécurité en permanence, de vivre un danger imminent, le réveil en sursaut, l’insomnie. On notera également une tendance à éviter les pensées, le lieu où s’est déroulé l’évènement, tout ce qui rappelle la tragédie. La victime évite d’en parler. On peut aussi avoir ce sentiment d’indifférence par rapport aux choses quotidiennes qui nous donnaient du plaisir. D’autres manifestations post-immédiates peuvent se traduire par des troubles dépressifs, l’anxiété, l’angoisse, des conduites addictives comme l’abus d’alcool et des modifications de la personnalité avec nervosité, irritabilité, colère, agressivité verbale ou physique. Certains symptômes peuvent se manifester au-delà d’un mois. On parle, dans ce cas, de manifestations différées. C’est, en fait, une aggravation des symptômes sus-cités avec une évolution vers l’état post-traumatique. Mais il faut dire que le diagnostic est parfois difficile, de même que la prise en charge. On parle souvent de blessures invisibles.

Les traumatismes psychiques impactent-ils la vie et l’environnement de la personne qui en est victime ?

Oui, il y a un impact sur la vie de la victime et sur son environnement.

La première conséquence est la chronicisation en état de stress post-traumatique (ESPT) ou trouble de stress post traumatique (TSPT), encore appelé syndrome de stress post-traumatique (SSPT). L’état de stress post-traumatique est un état anxieux sévère avec menace ou atteinte effective de l’intégrité physique et/ou psychologique de l’individu et/ou celle de son entourage et de nature à compromettre le sentiment de sécurité, le sentiment d’identité et la capacité à réguler les émotions et à s’orienter dans ses rapports avec les autres. L’individu a du mal à gérer ses émotions, ses pulsions, il a envie de mourir, car il se sent comme inutile, un raté. Il est pessimiste, désespéré au sujet de l’avenir et ne croit plus en rien. J’ai une patiente qui me dit souvent qu’elle est là comme ça, pour rien et que si la religion ne l’interdisait pas, elle se serait donné la mort. On parle souvent de revenant parmi les vivants. La personne a du mal à faire confiance, elle n’a plus de plaisir. Elle a l’impression que les choses se passent en dehors de sa volonté. Elle se sent étrangère à elle-même, à son environnement. Elle se plaint souvent de douleurs chroniques. Selon les études, l’état de stress post-traumatique entraîne la perte de 3, 6 jours de travail.

Comment se fait la prise en charge des traumatismes psychiques ?

La prise en charge doit se faire le plus tôt possible afin de limiter l’évolution vers un état de stress post-traumatique. Il est important de créer le cadre, c’est-à-dire un espace-temps pour permettre à la victime de se sentir en sécurité, en confiance ; permettre une restauration de la parole, qui est essentielle pour restaurer l’humanité de l’individu, mais surtout lui permet de mettre des mots sur ce qu’il a vécu. On ne peut parler que lorsqu’on a un lieu sûr où livrer cette parole. Par ailleurs, la victime a besoin d’être soutenue par un tiers. Le soutien doit se faire aussi bien sur le plan émotionnel, de l’estime de soi que sur le plan matériel et financier. La prise en charge consiste également à favoriser la résilience, qui est un phénomène psychologique consistant, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’évènement traumatique de manière à ne pas ou ne plus vivre dans le malheur et à se reconstruire d’une façon socialement acceptable. Il faut aider la personne fragilisée à mobiliser ses ressources individuelles, ses capacités et ses soutiens. La prise en charge, c’est enfin, tout ce qui est interventions médicales, puis psychologiques ou psychiatriques, selon l’état des victimes.

Qui peut assurer cette prise en charge ?

La prise en charge commence depuis le premier contact avec la victime, que ce soit un secouriste, un assistant social, un membre de la famille ou un personnel de santé, les psychologues et psychiatres, mais surtout des personnes qui ont reçu une formation sur les traumatismes psychiques. L’idéal est que toute victime soit orientée vers un spécialiste après les premiers soins pour bénéficier d’une prise en charge globale. Accompagner le sujet psychotraumatisé, c’est reconnaître la gravité de ce que la personne a vécu et l’aider à mobiliser ses ressources. Celui qui est chargé de le faire, doit pouvoir faire face à la souffrance et à la vulnérabilité de l’individu affecté pour lui permettre de se dégager de l’emprise du traumatisme. Et pour cela, il faut avoir une formation, une expérience, car chaque cas de traumatisme psychique, a sa particularité. L’ONG APsy-CI peut assurer cette prise en charge, mais pour le moment, elle fait plus de sensibilisation et de formation. Car la prise en charge est parfois lourde et longue ; elle requiert des moyens et un cadre approprié.

Peut-on guérir de ces traumatismes psychiques ?

Oui, on peut guérir du traumatisme psychique, s’il est pris en charge très tôt.

Y a-t-il un lien entre le traumatisme psychique et la démence ?

S’il n’est pas pris en charge très tôt, le traumatisme psychique évolue vers la chronicité. On peut alors retrouver, chez la victime, des symptômes de pathologies psychiatriques que vous appelez démence ou folie.

Les victimes de l’attentat terroriste de Grand-Bassam en 2016, ont-elles bénéficié d’une prise en charge psychologique ?

Dès le lendemain de l’attentat de Grand-Bassam, psychiatres et psychologues ont été convoqués par le Professeur Delafosse, qui était le Directeur Coordonnateur du Programme National de Santé Mentale. Des équipes ont été constituées pour la prise en charge des victimes. 368 personnes dont 63,587% d’adultes, 19,56% d’adolescents et 17,66% d’enfants, ont été reçues en consultations par l’équipe du Prof Delafosse.

La Côte d’Ivoire a connu plusieurs violences sociopolitiques. À votre connaissance, des victimes présentaient-elles des traumatismes psychiques ?

Des travaux de recherche, réalisés entre 2003 et 2004, ont mis en évidence les conséquences de la guerre de 2002 chez les victimes déplacées. Ces effets de la guerre étaient dominés par des signes de stress post-traumatique chez 93% des victimes et des comorbidités telles que des troubles du sommeil et de l’appétit, une agressivité, l’aggravation d’affections comme l’hypertension et le diabète, une angoisse massive avec dépression franche pour certains et une augmentation des consommations de produits toxiques (alcool, tabac, drogue). On notait, par ailleurs, des difficultés d’adaptation au niveau familial, social et même professionnel avec un certain degré d’invalidation sociale pour bon nombre d’entre elles.

Qu’en est-il du cas spécifique des enfants ?

Entre 2002 et 2004, 126 enfants ont été pris en charge à l’Institut National de Santé Publique (INSP) d’Adjamé, dont 55,6% ayant moins de 10 ans et 24,6% ayant entre 10 et 19 ans. Les diagnostics étaient marqués par des troubles caractériels et comportementaux (18,2%), des troubles psychomoteurs (15,9%), des troubles cognitifs (10,3%). À l’Ouest du pays, 345 enfants soldats ont été suivis : 17,68% avaient réellement combattu et 61,74% avaient été associés aux combats, soit en faisant la cuisine et le ménage, soit en servant de porteurs ou de gardes. Parmi ces enfants, 9,57% avaient été victimes d’abus et de violences sexuelles (70% de filles). Les conduites addictives étaient marquées à 14,49% par les drogues (cannabis, poudre de canon…), 37,39%, par l’alcool (« cane juice», «koutoukou» ou de l’alcool frelaté) et 16,52% par le tabac. Nous n’avons pas vraiment connaissances de travaux sur les évènements de 2010, 2011, 2020. Mais nous recevons des personnes qui présentent des souffrances en lien avec ces évènements.

 Dans une Afrique où la superstition et la croyance en la sorcellerie restent fortes, comment convaincre que les traumatismes psychiques ne sont pas le résultat d’un mauvais sort ?

En effet, nos croyances peuvent porter à le penser. C’est en tenant compte de ces croyances que l’ONG APsy-CI a décidé de faire beaucoup de sensibilisation pour informer la population de l’existence de cette souffrance, qui constitue un réel problème de santé. En effet, ses effets perturbent les secteurs de la vie affective et socio-professionnelle de l’individu et impactent négativement la cohésion intra-personnelle, interpersonnelle, voire la cohésion sociale. Laisser des victimes de violences, qui sont traumatisées, sans soin est un facteur de risque de reproduction de ces violences de proches en proches et de générations en générations. D’où, la nécessité de veiller à ce qu’une victime puisse s’inscrire, rapidement à moindre coût ou sans frais, dans un protocole de soins établi.

Réalisée par Assane Niada

 

 

 

Lég 2 : Selon Docteur Kadjo Madeleine, « on peut guérir du traumatisme psychique, s’il est pris en charge très tôt ». (Photo : AN)

 

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