
Et Lille n'est pas une exception, c'est la règle. Le même lundi, Rouen, où le parquet dit n'avoir « pas d'état d'âme » et suit la consigne de fermeté du gouvernement, condamne un jeune salarié en CDI à douze mois ferme aménagés, avec trois ans d'interdiction de paraître en centre-ville et un an d'interdiction de manifester. Lyon prononce de quatre à sept mois ferme et incarcère sur-le-champ trois prévenus. Mardi, Perpignan inflige six mois ferme à un animateur périscolaire parti avec trois coffrets de parfum, et trois ans d'interdiction de manifester à un lycéen de 18 ans. À Marseille, le procureur vient requérir en personne contre une trentaine de pilleurs, au nom d'une journée qu'il qualifie d'« apocalyptique ». Les tribunaux ont renforcé leurs effectifs, doublé les audiences, réquisitionné la vidéosurveillance. Le ministère de l'Intérieur recense près de 2 400 interpellations et près d'un millier de policiers et gendarmes blessés, dont sept grièvement. Le Premier ministre Sébastien Lecornu l'avait dit dès le samedi soir : « Le bilan va être lourd, partout dans le pays. »
Les avocats de la défense parlent de peines « pour l'exemple ». Ils ont sans doute raison, et c'est précisément le but. Nul n'imagine pour autant une chancellerie convoquer l'ambassadeur de France, une ONG réclamer la libération des pilleurs de Micromania ou un éditorialiste exiger un « dialogue inclusif » avec les incendiaires de la Grand'Place. Quand Paris juge ses casseurs, cela s'appelle l'État de droit. Rien de nouveau d'ailleurs : après les émeutes de l'été 2023, la justice française avait prononcé des peines contre 1 863 personnes, dont 82 % assorties d'emprisonnement, selon les chiffres transmis à l'Assemblée nationale. La France a sa jurisprudence de l'émeute, et elle l'applique.
Revenons chez nous, un an en arrière. Le 11 octobre 2025, à deux semaines de la présidentielle, le Front commun PDCI-RDA / PPA-CI maintient à Cocody une marche interdite par le préfet d'Abidjan. Le 16 octobre, le procureur Oumar Braman Koné annonce environ 700 interpellations, lit à la télévision des messages tirés des téléphones saisis appelant à saccager commerces, commissariats et préfectures, et promet que le parquet « aura la main lourde ». Le jour même, 26 prévenus prennent 36 mois ferme à Abidjan, 24 à Dabou.
Le 21 octobre, il y a un an jour pour jour, 32 autres sont condamnés à la même peine, assortie de cinq ans de privation des droits civiques et de trois ans d'interdiction de paraître à Abidjan ; huit sont relaxés. « La liberté de manifester ne saurait être confondue avec le désordre », dit ce soir-là la procureure. Plus de 600 personnes seront jugées en comparution immédiate en octobre et novembre, un tiers environ relaxées, selon un avocat de la défense. Le Conseil national de sécurité, réuni le 13 novembre, dresse le bilan de la période : 11 morts, 71 blessés, d'importants dégâts matériels, 1 658 interpellations.
Le vocabulaire, lui, n'était pas le même. On a parlé de « dérive autoritaire », de « harcèlement judiciaire », de justice aux ordres. Les comparutions immédiates, les mandats de dépôt, les interdictions de paraître et de manifester qui valent aujourd'hui à Lille le nom de fermeté républicaine valaient à Abidjan celui de répression.
Le quantum diffère, et le débat sur la proportion est légitime : dix mois à Lille, trente-six à Abidjan. Mais ce n'est pas le quantum que l'on contestait chez nous, c'est le principe. Or ce principe, Lille, Rouen, Lyon, Perpignan et Marseille viennent de le rappeler en quarante-huit heures d'audiences : une marche interdite reste interdite, une boutique pillée reste une boutique pillée, et un État qui juge n'est pas un État qui réprime, c'est un État qui fonctionne. Qui réclamera demain l'amnistie des pilleurs de la Grand'Place ? Personne. C'est exactement ce qu'il fallait comprendre d'Abidjan en octobre 2025.
Yacouba DOUMBIA