
En tant que députée de Koumassi et Vice-présidente du Parlement de la CEDEAO, comment décrivez-vous aujourd’hui votre mission au service de
l’intégration régionale ?
Ma mission est celle d'un pont entre les aspirations locales et les ambitions régionales. À Koumassi, je suis à l'écoute des réalités quotidiennes de nos populations ; au Parlement de la CEDEAO, je transforme ces réalités en plaidoyers pour une intégration qui dépasse les frontières administratives. Il s'agit de bâtir une « CEDEAO des peuples » où la libre circulation et la solidarité ne sont pas de vains mots, mais des leviers de prospérité partagée.
Quel regard portez-vous sur la place des femmes parlementaires dans les instances régionales comme la CEDEAO ?
La présence des femmes progresse, mais l’enjeu n’est plus seulement la présence : c’est l’influence. Dans mon parcours, j’ai vu combien les femmes parlementaires, quand elles sont organisées, font avancer des agendas de cohésion sociale, d’inclusion et de prévention des crises. Au niveau régional, il faut aller plus loin : renforcer les mécanismes de leadership féminin et faire de la participation des femmes un levier de performance démocratique.
Le président du Niger, Abdourahamane Tiani, a récemment accusé le président Alassane Ouattara d’ingérence et de menaces à l’égard de son pays. Comment réagissez-vous à ces accusations en tant que responsable parlementaire régionale ?
Ces accusations sont non seulement infondées, mais elles méconnaissent la stature d'homme d'État du Président Alassane Ouattara. En tant que parlementaire régionale, je rappelle que la Côte d'Ivoire n'agit jamais seule. Elle s'inscrit toujours dans une dynamique communautaire. Le Président Ouattara est un bâtisseur qui sait que le désordre chez le voisin finit toujours par frapper à sa propre porte. Son action vise donc la sauvegarde de notre foyer commun, l'Afrique de l'Ouest.
Selon vous, ces attaques verbales fragilisent-elles la coopération régionale ou s’agit-il simplement d’une stratégie politique interne au Niger ?
Il y a sans doute une part de stratégie de communication interne, visant à mobiliser l'opinion nationale. Cependant, le danger est réel : les mots ont un poids. Ces attaques créent des fissures inutiles dans l'édifice de notre coopération. On ne peut pas prétendre vouloir le bien de son peuple tout en sapant les fondements de la solidarité avec ses voisins les plus proches. C’est un jeu d’équilibriste dangereux. On ne construit pas une nation en désignant des ennemis imaginaires parmi ses frères d'armes et de commerce. Cette rhétorique fragilise les mécanismes de confiance qui ont mis des décennies à s'établir.
Le Parlement de la CEDEAO doit-il prendre officiellement position face à ce type de déclarations venant d’un chef d’État en rupture avec la CEDEAO Le Parlement, en tant que chambre de résonance des peuples, se doit d'être le gardien de l'élégance républicaine. Sans nécessairement entrer dans une guerre de communiqués, il est de notre devoir de rappeler que le respect entre chefs d'État est le socle de toute diplomatie. Une position officielle pourrait être nécessaire pour réaffirmer que la critique politique doit rester dans les limites de la courtoisie internationale, afin d'éviter que le débat public régional ne sombre dans l'injure systématique.
Pensez-vous que ce discours hostile contribue à isoler davantage le Niger ou au contraire lui permet d’exister politiquement sur la scène régionale ?
C’est une existence en trompe-l’œil. L'isolement n'est jamais une victoire. Certes, le bruit médiatique donne l’impression d’une présence forte, mais la réalité diplomatique est celle d’un isolement croissant. En s’éloignant des principes de la CEDEAO, le Niger s’écarte des circuits financiers, sécuritaires et commerciaux vitaux. À terme, cette posture prive le peuple nigérien des opportunités de mobilité et de développement offertes par notre espace intégré. Exister par le conflit est une impasse ; exister par la coopération est la marque des grands États. Le président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré, tient également parfois des propos particulièrement agressifs et irrespectueux à l’égard du président Alassane Ouattara.
Comment percevez-vous cette dérive verbale entre États voisins ?
C’est avec une profonde tristesse que j’observe cette dérive qui rompt avec nos valeurs ancestrales de respect et de fraternité. Le Président Alassane Ouattara, par son âge, son expérience et son bilan, mérite une déférence qui dépasse les clivages idéologiques. Voir un jeune dirigeant s’attaquer avec une t-elle véhémence à un aîné est un contre-modèle pour la jeunesse africaine. Ce genre de réactions traduit souvent une difficulté à gérer des crises internes complexes. La Côte d'Ivoire reste cependant sereine car, comme le dit la sagesse, « le vent n'ébranle pas la montagne ». Il est d'ailleurs paradoxal de noter que ces pays sollicitent officieusement la Côte d'Ivoire lorsqu'ils font face, par exemple, à des pénuries de carburant. En dépit de tout, le Président Alassane Ouattara privilégie toujours la main tendue à la parole fielleuse, plaçant l'intérêt des peuples au-dessus des heurts d'humeur.
Ces insultes et attaques personnelles peuvent-elles compromettre les relations entre les populations, au-delà des autorités politiques ?
C’est là mon inquiétude la plus vive. Les discours incendiaires au plus haut sommet sont comme des étincelles sur une brousse sèche. Les populations, qui vivent en parfaite harmonie de part et d'autre des frontières, ne doivent pas être prises en otage par ces joutes verbales. Lorsque l'on insulte le leader d'un pays voisin, on blesse indirectement la dignité du peuple qui l'a choisi. Ayant parcouru les 15 pays de la CEDEAO, je peux affirmer qu'aucun autre pays n'offre autant d'ouvertures aux ressortissants des pays de la sous régions et mêmes d’ailleurs que la Côte d'Ivoire. Ces frères étrangers profitent de la paix, s'établissent durablement et sont présents dans tous les secteurs de l'activité économique. Il est impératif que les politiques ne viennent pas briser ce modèle d'intégration par le bas qui fonctionne si bien.
En tant que vice-présidente du Parlement de la CEDEAO, estimez-vous que l’organisation doit rappeler à l’ordre les dirigeants qui adoptent un langage contraire aux valeurs régionales ?
Absolument. La CEDEAO est une communauté de valeurs et de règles. Nous l'avons d'ailleurs démontré avec le cas du député sénégalais Guy Marius Sagna, en le rappelant à l'ordre lorsqu'il s'est affranchi des règles de fonctionnement et de la courtoisie parlementaire. Si nous sommes capables de discipline en notre sein, il est tout aussi légitime d'exiger des dirigeants qu'ils respectent les protocoles de bon voisinage. Le respect de la dignité des chefs d'État et des institutions est un principe fondamental. Sans ce cadre éthique, notre espace commun perdrait toute crédibilité internationale.
Comment la diplomatie parlementaire peut-elle contribuer à apaiser ce climat de tension et à rétablir un dialogue plus responsable entre les pays ?
Nous sommes les représentants directs des populations. Là où les canaux gouvernementaux sont parfois bloqués par la fierté ou les enjeux stratégiques, les parlementaires peuvent se parler avec une plus grande liberté. Nous pouvons initier des missions de bons offices et créer des espaces de discussion informels pour faire baisser la tension et ramener chacun à la table de la raison.

Le député Malien Gassama a été gracié par le président Alassane Ouattara après sa condamnation. Comment analysez-vous cette décision ? Geste d’apaisement ? Acte d’humanité ?
Cet acte dépasse le cadre judiciaire pour toucher à la haute diplomatie du cœur. Le Président Alassane Ouattara a fait preuve d'une magnanimité qui honore la Côte d'Ivoire. C'est un geste d'apaisement majeur qui prouve que notre pays ne nourrit aucune rancœur envers ses frères maliens, malgré les turbulences politiques. En libérant le député Gassama, le Chef de l'État rappelle que la fraternité africaine doit toujours primer. Cette décision est la preuve d'une main constamment tendue vers le Mali, une invitation à retrouver le chemin de la sérénité mutuelle. Elle démontre que le Président Ouattara sait distinguer l'application rigoureuse de la loi de la nécessité de préserver les liens séculaires entre nos deux peuples. Je pense que les dirigeants politiques maliens devraient en tenir compte pour rendre plus flexibles et fraternels les rapports entre nos deux nations.
Certains y voient une preuve que la justice ivoirienne reste indépendante, d’autres parlent d’un arrangement politique. Quelle est votre lecture en tant qu’actrice institutionnelle ?
Ma lecture est celle de la saine complémentarité des pouvoirs au sein d'une République forte. La justice a agi en toute souveraineté, démontrant que nul n'est au-dessus des lois sur le sol ivoirien, quel que soit son statut ou sa nationalité.
C'est le socle de l'État de droit. La grâce, quant à elle, n'est pas un « arrangement » occulte, mais l'exercice d'une prérogative régalienne assumée. Elle intervient comme un outil de régulation sociale et diplomatique au nom de l'intérêt supérieur de la nation et de la stabilité régionale. Savoir sanctionner pour marquer le droit, puis pardonner pour préserver la paix, est la marque d'une gouvernance mature.
Face aux crispations actuelles entre plusieurs États de la sous-région, quel rôle la Côte d’Ivoire doit-elle jouer pour préserver la stabilité en Afrique de l’Ouest ?
La Côte d’Ivoire doit demeurer ce qu'elle est : une locomotive économique et un pilier de stabilité. Notre rôle est de rester sereins, de continuer à prôner le dialogue et d'offrir un modèle de développement réussi. La force de la Côte d'Ivoire réside dans sa résilience et sa capacité à être un médiateur discret mais efficace.
Que répondez-vous à ceux qui estiment que la CEDEAO a perdu son influence auprès de certains États comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso ?
Je leur réponds que la CEDEAO est indispensable. Les crises actuelles sont des tests de maturité pour notre organisation. On ne jette pas l'édifice parce qu'une pièce est en travaux. L'influence de la CEDEAO est ancrée dans l'interdépendance de nos économies et de notre sécurité. Tôt ou tard, la réalité géographique et historique reprendra le dessus sur les émotions politiques.
Comment renforcer la confiance entre institutions régionales et populations, souvent critiques vis-à-vis de la CEDEAO ?
En rendant la CEDEAO plus visible par ses actions sociales et économiques. Nous devons davantage communiquer sur les bénéfices de l'intégration pour le citoyen lambda : la baisse des tarifs douaniers, les projets d'infrastructures transfrontaliers, et la protection des droits. La confiance se gagne par le résultat.
En tant que femme politique ivoirienne et dirigeante régionale, quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Africains qui observent ces tensions politiques entre États ?
À la jeunesse, je dis : ne vous laissez pas divertir par les bruits de bottes ou les joutes verbales. Votre avenir est dans l'unité. L'Afrique ne sera forte que si elle est unie. Travaillez, formez-vous et refusez que l'on dresse des murs entre vous et vos frères des pays voisins. Soyez la génération de la construction, pas celle de la rupture.
Quel est votre appel personnel aux dirigeants du Niger, du Burkina Faso et du Mali pour éviter une rupture totale avec la CEDEAO ?
Je les appelle à la sagesse et au sens de l'histoire. Nos ancêtres ont lutté pour l'unité africaine. Ne brisons pas cet héritage sur des malentendus ou des colères passagères. Revenez au dialogue. La CEDEAO n'est pas votre ennemie ; elle est votre famille. C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous relèverons les défis du terrorisme et du sous-développement.
