Politique

En Côte d’Ivoire, comment les évangéliques ont investi l’arène politique

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© DrBeugré Mambé peut cumuler politique et prédication là où un pasteur méthodiste consacré ne le pourrait pas.
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Pasteurs députés, conseillers municipaux ou candidats à la présidentielle : l’évangélisme ivoirien s’installe sur le terrain politique. Un mouvement qui transcende les clivages partisans et interroge les limites entre vocation spirituelle et ambition électorale.

Fin juin 2026, à Accra, au Ghana. Le député ivoirien Stéphane Kipré s’agenouille à l’Église Action Chapel International. Élu en décembre 2025 dans la circonscription de Gboguhé-Zaïbo, suspendu du Parti des peuples africains–Côte d’Ivoire (PPA-CI), l’ancien gendre de Laurent Gbagbo franchit une nouvelle étape : sous l’autorité de l’archevêque Nicholas Duncan-Williams, figure de proue du protestantisme évangélique ouest-africain, il est ordonné « révérend ». « Un chrétien bien assis, un vrai pratiquant, réalise à un moment donné qu’il est obligé de prendre parti, d’appeler à l’ordre, d’apporter l’intégrité dans sa société, commente un religieux proche de Kipré. Un pasteur peut être politicien. La politique devient alors un outil pour apporter la lumière du Christ dans [sa] nation. » En Côte d’Ivoire, les évangéliques n’hésitent plus à franchir le cap. Lors des élections locales de 2023, vingt pasteurs ont été élus conseillers municipaux et un, conseiller régional, contre seulement trois imams.

À Marcory, Georges Yves Monnet, dit GYM, est l’un d’entre eux. Pharmacien formé au Canada et vice-président du Centre chrétien de transformation (CCT) fondé par son épouse, la révérende Jeanne Monnet, GYM se forge l’image d’un « pasteur des populations » en organisant des actions caritatives auprès des familles vulnérables de sa commune d’Abidjan. Il a débuté en politique comme candidat indépendant aux municipales de 2013 et 2018, sans succès face au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) représenté par Aby Raoul. Il a ensuite rejoint le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en 2021 comme tête de liste aux législatives, valorisant son statut de pasteur. Quatre ans plus tard, le 28 décembre 2025, il a remporté les deux sièges à Marcory aux côtés du ministre Laurent Tchagba.

De Simone à Marie-Patrice Gbagbo

Les liens de son épouse avec Laurent Gbagbo illustrent la manière dont ces fraternités évangéliques transcendent les clivages politiques. Pendant la détention de ce dernier à la Cour pénale internationale (CPI), Jeanne Monney effectue plusieurs visites à La Haye. Le 22 août 2021, trois mois après son retour en Côte d’Ivoire, elle reçoit à l’occasion d’un culte l’ex-président qui la cite publiquement parmi les rares responsables religieux qui ne l’ont « jamais abandonné » et lui promet une « amitié éternelle ». Le 19 mars 2024, son épouse Nady et lui se rendent au domicile de Jeanne Monney pour lui présenter leurs condoléances à la suite du décès de sa mère.

D’ailleurs, la fille de Laurent Gbagbo, Marie‑Patrice Gbagbo – la sœur jumelle de Marie‑Laurence, ex-épouse de Stéphane Kipré – est elle-même pasteure depuis 2018. Elle s’est convertie à 17 ans et a suivi une formation biblique avant d’exercer comme assistante pastorale pendant six ans. Directrice de communication du Mouvement des générations capables (MGC), le parti politique fondé par sa mère Simone Ehivet Gbagbo – elle-même évangélique -, elle navigue entre responsabilités religieuses et politiques.

Basée au Ghana, elle officie au sein d’une église très impliquée dans les croisades d’évangélisation et l’action humanitaire – assistances médicales, soutien aux personnes handicapées, programmes d’aide réguliers. En Côte d’Ivoire, elle n’a en revanche pas de mandat électif contrairement à sa jumelle qui est conseillère municipale à Abobo, commune dirigée par la présidente du Sénat, Kandia Camara.

Mission ecclésiastique ou vocation personnelle ?

Non loin de Marcory, Théophile Soko Waza, expert‑comptable de formation et docteur en affaires internationales, préside l’Église Glorieuse de la Parole implantée à Yopougon mais aussi à Daloa ou encore Divo. Depuis 2023, il siège comme conseiller municipal sur une liste PPA-CI. Candidat aux législatives en 2011 puis aux municipales en 2013, il a tenté d’être candidat à la présidentielle en 2020. Il assume ses trois casquettes — professionnel, religieux, politique — qu’il dit gérer « sans confusion ». « Quand je suis à l’église, l’homme politique n’apparaît pas du tout », confie‑t‑il à Jeune Afrique.

Pasteur mais aussi citoyen ivoirien 

En amont de la présidentielle d’octobre 2025, le pasteur Amagou Wilfried Zahui pousse encore plus loin le curseur. Il annonce sa candidature à la magistrature suprême, se présentant comme « pasteur mais aussi citoyen ivoirien » refusant que sa destinée « se limite au culte ». Depuis 2015, il porte un projet de réconciliation et de cohésion sociale. En juin 2025, il lance l’OPA (Objectif Paix en Afrique), une conférence accueillant quelque 5 000 à 6 000 participants au Palais de la culture et réunissant imams, prêtres et pasteurs sur le thème des réalités sociétales.

Auprès de ses fidèles, il insiste sur la distinction entre mission ecclésiastique et vocation personnelle, les encourage à rester dans leurs partis selon leurs choix, tout en se présentant lui‑même comme « indépendant » se réclamant du seul « clan » de la paix et de la Côte d’Ivoire. Zahui espère que ses propositions inspireront ceux qui gouverneront, même si ce n’est pas lui.

Robert Beugré Mambé ou le compromis méthodiste

Cléopas Agnero, président des prédicateurs laïcs du district Abidjan-Nord, insiste en revanche sur le fait « qu’un pasteur consacré à l’Église méthodiste de Côte d’Ivoire ne peut pas être en même temps chef de parti ou député ». Les prédicateurs laïcs, eux, peuvent exercer une profession et même une fonction politique. Robert Beugré Mambé, Premier ministre depuis octobre 2023, incarne précisément ce compromis méthodiste. Prédicateur laïc — mais pas pasteur consacré — à l’église du Jubilé de Cocody, il partage prédications et enseignements bibliques sans détenir l’ordination pleine. Ce statut résout la tension doctrinale : engagé spirituellement mais dans les limites que sa dénomination fixe, Beugré Mambé peut cumuler politique et prédication là où un pasteur méthodiste consacré ne le pourrait pas.

Un homme religieux doit rester au-dessus de la mêlée 

Chez les catholiques, le père Alain‑Pierre Yao, recteur du grand séminaire de Guessihio, est encore plus catégorique. Si le prêtre entre en politique, il « met Dieu de côté et se met du côté de son parti. » « Un homme religieux doit rester au‑dessus de la mêlée », estime‑t‑il.

Jeune Afrique