
Il faut garder ces dates en tête pour lire l'éditorial que L'Éléphant Déchaîné, le journal fondé par le même Assalé Tiémoko, publie ce mardi 8 septembre sous la signature de Daniel Sovy, à la veille de l'audition de Katinan Koné à la Préfecture de police. Titre : « Hier opposants, aujourd'hui plaignants ». On y lit que la judiciarisation du débat politique est une « dérive inquiétante », que le procureur « a certainement mieux à faire que de servir de guichet des susceptibilités partisanes » et qu'en démocratie, on répond aux critiques par des arguments, « pas par des convocations policières ».
Le guichet, le fondateur du journal en est un habitué. Le 27 juillet, il titrait une longue déclaration sur sa page Facebook : « Désormais, une plainte pour chaque diffamation ! » Chaque procédure, promettait-il, serait menée jusqu'à son terme. Six semaines plus tard, son journal s'alarme que d'autres aient eu la même idée.
L'éditorialiste a senti venir l'objection. Un maire diffamé qui saisit la justice « à titre personnel », c'est « parfaitement compréhensible » ; un parti au pouvoir qui en fait autant, c'est « une innovation dont la démocratie ivoirienne se serait bien passée ». La distinction est commode. À Tiassalé, les convoqués ne sont pas des voisins brouillés pour une histoire de clôture, mais des militants du parti adverse, proches du député Alpha Sanogo. Et le plaignant n'est pas un particulier sans voix : il tient la mairie, un journal qui paraît deux fois par semaine et une page Facebook très suivie. Quand on dispose de pareilles tribunes et qu'on préfère tout de même la brigade de gendarmerie, on est mal placé pour reprocher au RHDP de ne pas se contenter de ses communiqués.
Reste à comparer les griefs. On reproche à Bamba Amara De Sylla d'avoir écrit que le maire représentait « un danger pour la stabilité de ce pays ». Une opinion, sévère, du genre que l'opposition sert chaque matin au gouvernement et que l'éditorial nous invite à supporter avec le sourire. Elle a valu à son auteur la PLCC, le parquet et une audience en octobre. Katinan Koné, lui, a accusé le parti au pouvoir, à la tribune du PPA-CI le 3 septembre, de contrôler l'orpaillage clandestin, avec ce que la plainte du RHDP résume en trois mots : orpaillage, drogue, blanchiment. Si « danger pour la stabilité » mérite le procureur, l'éditorialiste nous dira à quel guichet déposer « trafic de drogue ».
Vient enfin le morceau de bravoure, le rappel des années 2000-2010, où l'on pouvait, à en croire l'éditorial, traiter Laurent Gbagbo de « Hitler noir » sans « poursuites systématiques ni auditions à répétition ». Daniel Sovy aurait pu vérifier auprès de son patron. Le 26 décembre 2007, Assalé Tiémoko Antoine, alors collaborateur du Nouveau Réveil, est arrêté pour un article de fiction sur la corruption dans un pays imaginaire qui ressemblait beaucoup à la Côte d'Ivoire. Il sort de la MACA le 26 décembre 2008 et en tire un livre au titre sans équivoque : « Prisonnier en Côte d'Ivoire, j'ai vécu l'enfer de la MACA ». En juillet 2010, le procureur Raymond Tchimou fait arrêter trois journalistes du Nouveau Courrier pour avoir publié les conclusions de son enquête sur la filière café-cacao : treize jours de détention avant la relaxe. Sous la Refondation, la critique ne valait pas une convocation. Elle valait une cellule.
« L'histoire est parfois cruelle », conclut l'éditorial : les opposants qui réclamaient la liberté d'expression deviennent des gouvernants qui réclament le silence. Elle l'est davantage encore pour les journalistes devenus maires. Celui de Tiassalé fait convoquer, plainte après plainte, les jeunes de sa commune, puis laisse son journal enseigner que la démocratie se mesure à sa capacité à supporter les critiques, « même excessives, même injustes, même désagréables ». Il lui reste un moyen simple d'accorder L'Éléphant à son éditorial : retirer ses plaintes avant le 16 octobre. On saura alors qui, du plaignant ou du moraliste, a le dernier mot.
Yacouba DOUMBIA