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Guerre informationnelle : La Côte d’Ivoire dans le top 15 mondial des pays les plus ciblés

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La Côte d’Ivoire figure parmi les quinze pays les plus visés au monde par les campagnes de manipulation de l’information menées depuis l’étranger en 2025, selon le 4e rapport annuel du Service européen pour l’action extérieure (EEAS), qui alerte sur l’extension mondiale de cette nouvelle forme de guerre hybride.

Publié en mars 2026, ce document de référence recense plus de 540 incidents de manipulation informationnelle étrangère (FIMI) ayant ciblé plus de 80 pays, ainsi que des institutions démocratiques, médias, organisations internationales et acteurs de la société civile.

Selon le rapport, ces opérations reposent sur des méthodes de plus en plus sophistiquées : faux comptes coordonnés, médias de façade, réseaux automatisés, influenceurs instrumentalisés, cyberattaques informationnelles et diffusion répétée de récits mensongers. Leur objectif est de fragiliser la confiance publique, polariser les opinions et peser sur les débats politiques internes.

L’EEAS désigne principalement la Russie comme acteur central de ces campagnes, en raison d’un dispositif jugé structuré et massif. La Chine est également mentionnée pour des opérations plus ciblées, généralement liées à ses intérêts stratégiques.

Les pays européens restent les plus exposés. L’Ukraine apparaît comme la cible principale avec 112 incidents recensés, devant la France (107), la Moldavie (94) et l’Allemagne (71), dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques liées à la guerre en Ukraine et aux rivalités internationales.

Mais le phénomène dépasse désormais largement le continent européen. L’Amérique du Nord, l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique sont également touchés, souligne le rapport.

La Côte d’Ivoire citée au même niveau que le Japon

Dans ce classement mondial, la Côte d’Ivoire apparaît avec 13 incidents documentés, un niveau équivalent à celui du Japon, ce qui la place dans le Top 15 des pays les plus ciblés.

Cette présence confirme que les opérations d’influence ne visent plus uniquement les grandes puissances, mais aussi les États considérés comme stratégiques sur le plan politique, économique ou sécuritaire.

En Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire s’impose comme un acteur majeur, portée par son poids économique régional, sa stabilité relative et son influence diplomatique croissante.

Pourquoi l’Afrique attire les offensives informationnelles

Plusieurs facteurs expliquent l’intérêt croissant porté au continent africain : multiplication des échéances électorales, forte progression des réseaux sociaux, enjeux sécuritaires, ressources naturelles et intensification de la compétition entre puissances étrangères.

Pour les auteurs du rapport, ces éléments font de plusieurs pays africains des terrains privilégiés pour les batailles narratives et les tentatives de déstabilisation numérique.

Un autre rapport final publié en janvier 2026 détecte 6,2 millions de manipulations numériques en Côte d'Ivoire 

Par ailleurs, selon un rapport final publié en janvier 2026 par l’Election Integrity Task Force (EITF), une organisation spécialisée dans la surveillance des menaces informationnelles en période électorale, la Côte d’Ivoire a été la cible d’une importante vague de manipulation de l’information et d’ingérences étrangères durant les élections présidentielle et législatives de 2025. 

Selon ce document, plus de 6,2 millions d’activités numériques à caractère manipulatoire ont été recensées au cours du cycle électoral ivoirien. Facebook concentre à lui seul 50,9 % des occurrences, devant TikTok (32,8 %) et YouTube (15,9 %), illustrant le rôle central des plateformes sociales dans la diffusion de contenus trompeurs.  

Le rapport évoque un dispositif mêlant cyberactivistes proches des régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), influenceurs se réclamant du panafricanisme, infrastructures d’influence russes, ainsi que certains membres de la diaspora ivoirienne installés en Europe et proches de l’opposition. Ces acteurs auraient exploité les tensions internes liées à la candidature controversée du président sortant, à l’invalidation de plusieurs candidatures majeures et à la défiance envers la Commission électorale indépendante (CEI).  

Parmi les principales méthodes identifiées figurent le multipostage coordonné, le spam massif, l’utilisation de faux comptes, le recours à de pseudo-médias, le détournement de hashtags populaires ou encore la diffusion de messages quasi identiques pour contourner les systèmes de modération. Une seule période d’observation a ainsi enregistré 39 151 contenus similaires diffusés simultanément.  

L’EITF estime que, même si l’impact direct sur les résultats électoraux reste difficile à mesurer, ces campagnes ont eu des effets tangibles sur le climat politique. Elles auraient contribué à renforcer la défiance envers la CEI et le Conseil constitutionnel, accentué les divisions au sein de l’opposition et alimenté un sentiment durable de suspicion autour du processus électoral.  

Le rapport signale également des cas de désinformation genrée visant plusieurs femmes candidates, à travers des attaques sexistes, des remises en cause de leurs compétences ou des campagnes de dénigrement portant sur leur apparence physique, leur âge ou leur statut matrimonial.  

Face à ces menaces, EEAS recommande aux autorités ivoiriennes et à la société civile de renforcer la communication proactive, mettre en place des mécanismes d’alerte rapide, développer les capacités locales de fact-checking et mieux coopérer avec les plateformes numériques.

Selon l’EITF, les campagnes d’ingérence pourraient se poursuivre au-delà des élections, faisant de la résilience informationnelle un enjeu majeur pour la stabilité démocratique du pays.  

L’Union européenne plaide donc pour une réponse coordonnée à travers un “FIMI Deterrence Playbook”, destiné à améliorer la détection des campagnes hostiles, sanctionner leurs auteurs et renforcer la résilience des sociétés démocratiques.

Pour la Côte d’Ivoire, ce rapport sonne comme un avertissement à l’approche des futures échéances politiques régionales.

La sécurité nationale, souligne en substance le document, ne se joue plus seulement aux frontières ou dans les casernes, mais aussi sur les écrans, les plateformes numériques et les réseaux sociaux.

Yacouba Doumbia