
À Tiassalé, le magistrat communal, Assalé Tiémoko, s’est longtemps drapé dans la toge de l’incorruptible républicain, jurant ses grands dieux que jamais — au grand jamais ! son patronyme ne viendrait pas souiller le fronton d’un édifice public. « L’argent du contribuable est sacré », clamait-il avec une emphase quasi religieuse, refusant que les écoles de la commune ne deviennent les stèles de sa propre gloire. Mais le pouvoir est un alcool fort qui, avec le temps, finit par dissoudre les principes les plus granitiques. Celui que l’urne a désavoué lors des législatives face à Alpha Sanogo s’est replié sur ses terres communales comme un monarque déchu sur son dernier bastion, transformant la cité de l'Agnéby-Tiassa en un fief où la géographie commence étrangement à bégayer son nom.
Le « Marché Assalé Tiémoko », l’acrobatie éthique
Le 31 mars 2026 restera sans doute dans les annales de la casuistique politique comme le jour où "le philosophe Assalé" a opéré sa plus spectaculaire pirouette. L’annonce est tombée, mielleuse et technique : l’Association des Jeunes Producteurs de Vivriers de Songon (A.J.PRO.VI. S) érigera un marché moderne à Tiassalé. L’argumentaire déployé pour justifier ce qui ressemble fort à un reniement est un chef-d’œuvre de rhétorique : La mairie ne finance rien (elle se contente d'offrir le terrain, bien public s'il en est), le projet est « privé » avant de devenir communautaire. Et le coup de grâce, c’est « à la demande » du président de l’association que le maire a « accepté » l’immortalité. Quelle abnégation ! Quel sacrifice de soi ! Il faut imaginer Monsieur le Maire, le cœur lourd et la main tremblante, cédant sous le poids de la supplique populaire pour que son nom orne enfin les étals de vivriers. C’est la naissance du narcissisme par procuration : « je ne m'impose pas, on me réclame ». Une subtilité qui permet de garder les mains propres tout en gravant son identité dans le béton.
La Place Assalé Tiémoko, le sacre du "petit royaume"
Mais la dérive ne s’arrête pas aux transactions marchandes. La prochaine rentrée politique de son mouvement ADCI (Aujourd’hui et Demain, la Côte d'Ivoire), le 2 mai 2026, les observateurs ont pu noter, non sans une pointe d'ironie, que le rassemblement se tiendra à la Place Assalé Tiémoko. Ici, point d'association de Songon pour servir de paravent. Nous sommes au cœur du système. Celui qui fustigeait les « délires de grandeur » de ses pairs politiciens s'offre désormais une place à son nom de son vivant, sous son propre mandat, au mépris de ses envolées lyriques passées. Le député battu veut compenser sa défaite nationale par une omniprésence locale, transformant chaque espace public en un miroir de sa propre importance.
L’Hyper-centralisation : Le maire-soleil et son micro-royaume
Au-delà de la pierre et du marbre, c’est dans l’exercice quotidien du pouvoir que le vernis du démocrate s’écaille pour laisser apparaître les traits d’un absolutisme de clocher. Selon des sources internes à la mairie de Tiassalé, l’édile a érigé la méfiance en système de gestion : il ne délègue rien, ou si peu. Tout, du paraphe le plus insignifiant aux décisions stratégiques, doit passer sous les fourches caudines de son bureau. Cette concentration étouffante des pouvoirs transforme ses collaborateurs en simples exécutants d’une volonté souveraine, réduisant l’administration communale à une chambre d’enregistrement de ses désirs.
Cette dérive autocratique ne s’arrête pas aux frontières de la commune. On observe une étrange transposition de cette psychologie dans son nouvel appareil politique. L’homme ne dirige pas un parti, il préside une modeste mutuelle de développement perdue dans les confins du Folon. Il y agit avec le paternalisme rigide d’un patriarche de village, confondant direction politique et gestion de patrimoine familial. Pour celui qui ambitionnait de réformer la nation, cette régression vers un mode de gouvernance aussi archaïque que centralisé confirme le paradoxe : Assalé Tiémoko ne cherche pas des partenaires de développement, mais des sujets pour son petit royaume
Le crépuscule d'une certaine idée de la politique
En politique, la distance entre le saint et le despote de clocher est souvent réduite à une plaque de marbre. En acceptant — que dis-je, en autorisant — que son nom colonise l’espace urbain de Tiassalé, Assalé Tiémoko tombe le masque. Sous le vernis de la gestion moderne et transparente pointe le vieux démon de la personnalisation du pouvoir. Tiassalé n'est plus seulement une commune de Côte d'Ivoire ; elle devient, par la grâce d'un marché et d'une place, le domaine réservé d'un homme qui, à défaut de légiférer pour la nation, a décidé de régner sur ses propres armoiries.
Alpha Sanogo lui a ravi l'écharpe de député ; Assalé Tiémoko se console en se gravant dans la pierre. Reste à savoir si les citoyens de Tiassalé préfèrent un maire qui se cache derrière ses principes ou un élu qui les assume, fût-ce au prix de sa propre modestie.
Kouassi Kouamé Patrice
Enseignant, Analyste politique



