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Opinion

Ramsès de Kimon : Le Pharaon, le reggae et l’éthique du pouvoir

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Dr. Kanaté Dahouda Soumahoro, Professeur titulaire d’université, jette un regard critique sur l’œuvre de l’artiste Ramsès De Kimon et met le curseur, entre autres, sur sa portée politique. Ci-dessous l’intégralité de cette contribution exégétique.

Certains artistes s’imposent moins par la quantité de leurs productions musicales que par la puissance esthétique et la portée durable de leurs créations. Par la richesse de leur expression, la profondeur de leurs thèmes et leur capacité à toucher l’imaginaire collectif, leurs œuvres traversent les époques, les modes et les générations.

Ramsès de Kimon appartient à cette catégorie d’artistes rares qui ont accompagné l’enfance et la jeunesse de nombreux Ivoiriens des années 1980 aux années 2000, en passant par les années 1990. 

Avec des titres devenus emblématiques comme Uprising, Djidji Nandjui, Le Peuple, Le Pouvoir, Lobole, Vérités, Social Living et Peace, Ramsès de Kimon a profondément marqué l’évolution du reggae ivoirien et participé à la construction de son identité artistique, entre conscience sociale, humanisme et quête de justice.

Sa trajectoire artistique, initiée au sein du groupe « Jah Nous Deux » du Lycée Technique d’Abidjan, puis enrichie par son expérience avec l’Orchestre de l’Université d’Abidjan (OUA), s’est prolongée par un parcours international qui l’a conduit aux États-Unis, en Angleterre, en France et en Jamaïque.

Une création nourrie par le dialogue entre héritages locaux…

Ses différentes expériences, ainsi que ses retours réguliers sur la scène musicale ivoirienne, témoignent d’une création en perpétuelle évolution, nourrie par le dialogue entre héritages locaux, influences internationales et quête d’une expression artistique originale.

Au-delà de leur succès populaire, les œuvres de Ramses de Kimon se distinguent par une esthétique singulière où se rencontrent mélodie, poésie et conscience historique. Devenues des repères dans la mémoire collective, elles lui ont valu le surnom majestueux de « Pharaon du reggae ivoirien » ou celui de « Djidji Nandjui », expression qui évoque à la fois les racines lagunaires du peuple Ébrié et une identité artistique en équilibre entre tradition et modernité. Chanteur, poète, messager et ingénieur formé aux États-Unis, Ramsès de Kimoni inscrit sa création dans la tradition du reggae conscient tout en la nourrissant des héritages africains et d’une aspiration universelle à la paix, à la justice et à la dignité humaine. Son œuvre associe ainsi mémoire, spiritualité et engagement, faisant de la musique un espace de réflexion sur la condition humaine et le devenir collectif, en relations dialectiques avec les systèmes politiques.

Cette dimension apparaît avec une force particulière dans Le Pouvoir, une chanson qui conjugue esthétique musicale et interrogation éthique sur la nature de l’autorité. Par la sobriété de son écriture, la force symbolique de ses images et la gravité de son propos, l’œuvre dépasse la simple dénonciation politique pour devenir une méditation sur la responsabilité humaine. Fidèle à l’esprit du reggae conscient, porté par des figures majeures telles que Bob Marley, Peter Tosh, Burning Spear ou encore Ijahman Levy, Ramsès de Kimon inscrit Le Pouvoir dans une tradition musicale où l’art devient un espace de réflexion sur la société, la justice et l’humain. 

Ramsès De Kimon examine les rapports gouvernants-gouvernés

Héritier de cette approche engagée, il y examine les rapports entre gouvernants et gouvernés et rappelle que l’autorité ne trouve sa véritable légitimité que lorsqu’elle demeure orientée vers le bien commun, la justice et la dignité humaine. Cette conception s’exprime dès les premiers mots de la chanson, qui prennent la forme d’une déclaration solennelle adressée tout autant aux dirigeants qu’aux peuples : « Silence. Le Pharaon déclare : chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite. » En résonance avec la célèbre maxime attribuée à Joseph de Maistre – « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite » –, Ramsès de Kimon suggère que le pouvoir politique ne peut être dissocié de la société qui le produit. Les dirigeants reflètent, en partie, les valeurs, les aspirations et le degré de conscience civique des peuples qu’ils représentent. La responsabilité politique apparaît alors comme une responsabilité partagée entre ceux qui exercent l’autorité et ceux qui participent à la vie collective.

Cette vision d’un engagement commun dans la construction du destin collectif rejoint certaines préoccupations panafricanistes formulées par Kwame Nkrumah, pour qui l’émancipation des peuples africains suppose une véritable maîtrise de leur avenir politique, économique et culturel. Dans cette perspective, l’autorité politique ne constitue pas seulement un instrument de gouvernement ; elle peut devenir un levier d’émancipation lorsqu’elle demeure orientée vers le développement et le bien-être des populations (Kwame Nkrumah, Africa Must Unite, 1963).

Ramsès de Kimon inscrit également cette réflexion dans une dimension spirituelle lorsqu’il affirme que « seul Dieu a le pouvoir », rappelant que toute autorité humaine demeure temporaire et qu’elle implique une obligation morale. C’est dans cette perspective qu’il qualifie le pouvoir de « couteau à double tranchant ». Lorsqu’il est exercé avec responsabilité, il peut favoriser la justice, protéger les libertés et contribuer au progrès collectif ; lorsqu’il est détourné de sa vocation première, il risque d’engendrer domination, corruption et affaiblissement du lien social. Cette mise en garde rejoint les analyses du philosophe Alain dans son livre, Propos sur les pouvoirs (1925), où il souligne que la légitimité d’un pouvoir ne dépend pas uniquement de son origine, mais également du contrôle permanent exercé par les citoyens.

Il ne limite pas sa réflexion aux responsabilités des dirigeants

 Il écrit notamment : « Un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela. Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants. » À l’instar du philosophe français, Ramsès de Kimon ne limite donc pas sa réflexion aux responsabilités des dirigeants ; il rappelle également la place essentielle des citoyens dans la construction de leur avenir.

Ainsi, Le Pouvoir apparaît moins comme une simple critique politique que comme une œuvre esthétique et éthique sur l’équilibre entre autorité, responsabilité et souveraineté populaire. Par la puissance évocatrice de sa musique et la profondeur de son message, Ramsès de Kimon transforme une question politique en interrogation humaine universelle. Dans le contexte ivoirien contemporain, marqué par une longue histoire de transformations politiques, institutionnelles et sociales depuis l’indépendance, cette réflexion conserve une résonance particulière. 

Les questions liées à la gouvernance, à la participation citoyenne, au renouvellement des générations politiques, à la cohésion nationale et à la consolidation des institutions demeurent au cœur du devenir collectif. Sans se limiter à une époque ou à un contexte précis, le message de Ramsès de Kimon invite à une réflexion durable sur la finalité du pouvoir : celui-ci ne saurait être considéré comme une simple prérogative, mais comme une responsabilité fondée sur le service des peuples, la recherche de l’équilibre social et la promotion du bien commun. 

Dr Kanaté Dahouda Soumahoro, PhD. 

Professeur Titulaire d’Université aux États-Unis, Geneva, New York.