
Longtemps présentés comme la première puissance du monde moderne, les États-Unis traversent désormais des crises profondes : fractures sociales, tensions raciales, polarisation politique, incertitudes économiques et affaiblissement de la confiance démocratique. À bien des égards, on peut se demander si la situation actuelle ne rappelle pas Le Déclin de l'empire américain, film dans lequel Denys Arcand mettait déjà en scène, avec lucidité et ironie, l’épuisement moral, intellectuel et politique d’un modèle occidental triomphant. Sans annoncer un effondrement immédiat, cette analogie suggère plutôt les signes d’un empire confronté à ses propres contradictions internes, dont les répercussions se font sentir jusque dans les relations internationales, à travers l’érosion du leadership américain, la montée des rivalités géopolitiques et les incertitudes de l’ordre mondial. Bien avant que cette fragilité ne devienne pleinement visible, un événement majeur était déjà venu fissurer le sentiment de puissance et de sécurité absolue des États-Unis : les Attentats du 11 septembre 2001.
Le choc du 11 septembre ou la fin de l’invulnérabilité américaine
Les attentats du Attentats du 11 septembre 2001 ont marqué un tournant psychologique majeur. Pour la première fois depuis longtemps, le territoire américain apparaissait vulnérable. Ce traumatisme a profondément modifié la conscience nationale et nourri un sentiment durable d’insécurité. Les conséquences de cet événement ont été profondes. Sur le plan intérieur, l’adoption du Patriot Act a considérablement accru les pouvoirs de surveillance et d’intervention de l’État, au nom de la sécurité nationale, suscitant en parallèle d’importants débats sur l’équilibre entre liberté et sécurité. Sur le plan extérieur, la présidence de George W. Bush s’est inscrite dans une logique d’intervention militaire, marquée notamment par les guerres en Afghanistan et en Irak, redéfinissant ainsi les priorités stratégiques et diplomatiques des États-Unis à l’échelle mondiale. L’intervention en Irak en 2003, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive jamais retrouvées, a durablement entamé la crédibilité diplomatique et morale de Washington. L’image d’une Amérique garante du droit international en sortit sérieusement affaiblie. Dans ce contexte de tensions et de perte de confiance, les États-Unis sont frappés par la crise financière de 2008, qui bouleverse profondément leur économie et ouvre la voie à l’espoir politique incarné par Barack Obama.
La crise financière de 2008 et l’espoir Obama
La crise financière de 2008 a révélé les limites du capitalisme américain. L’effondrement du marché immobilier, les faillites bancaires et la montée du chômage ont plongé des millions de familles dans l’angoisse sociale. L’insécurité ne venait plus seulement du terrorisme, mais aussi de l’économie elle-même plongée dans une profonde récession. C’est dans ce contexte historique qu’émergea Barack Hussein Obama avec ses slogans devenus célèbres : Hope et Yes We Can ! Son élection en 2008 fut saluée à travers le monde comme un moment historique. Premier Président noir du pays, il incarnait l’idée d’une Amérique capable de dépasser son héritage ségrégationniste et de se réinventer.
Son bilan comprend plusieurs accomplissements majeurs que Michael I. Days évoque dans son livre magistral sur Obama’s Legacy : sauvetage de l’industrie automobile, baisse progressive du chômage, relance économique et adoption de « l’Affordable Care Act », qui élargit l’accès à l’assurance santé. Il contribua également à restaurer l’image internationale des États-Unis après les années Bush.
Mais comme le rappelle Michael I. Days, la présidence d’Obama fut également confrontée à une hostilité virulente : défiance ouverte des milieux conservateurs, obstruction au Congrès des États-Unis, ainsi qu’une polarisation nourrie par des commentaires à connotation raciale dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux. À cela s’ajoute le mouvement dit birther, qui contesta mensongèrement sa nationalité américaine et mit en cause sa légitimité, en raison de son second prénom musulman, Hussein, ainsi que de ses origines métissées. Malgré ces résistances, Barack Obama demeure, pour beaucoup, le symbole d’une Amérique ouverte, méritocratique et pluraliste.
Donald Trump et la rupture populiste
L’élection de Donald Trump en 2016 constitua une rupture brutale. Son discours nationaliste, anti-immigration et anti-establishment a séduit une partie de l’électorat touchée par le déclassement économique et la désindustrialisation, dans un contexte marqué par ce que certains qualifient de « déclin démographique de la population blanche ». Ce thème du « white demographic decline » est alors devenu un véritable point de ralliement pour les mouvements politiques d’extrême droite. Les tensions raciales se ravivèrent après plusieurs violences policières très médiatisées. Par ailleurs, la gestion de la pandémie de COVID-19 fut largement critiquée pour les hésitations du président républicain face à une crise sanitaire qui entraîna récession, pertes d’emplois, nouvelles fragilités sociales, et surtout de nombreux morts. C’est dans ce contexte de menace existentielle que Joe Biden accède à la Présidence des États-Unis en 2020.
Joe Biden : restauration inachevée
L’élection de Joe Biden fut accueillie par une partie du pays comme un retour à la stabilité institutionnelle. Restaurer la place des institutions démocratiques, réparer les alliances et ramener la crédibilité et la stabilité de l’action gouvernementale, résume les piliers de sa politique étrangère et intérieure dès son arrivée au pouvoir en janvier 2021. Sous l’effet de l’urgence sanitaire, son administration entreprit de relancer la vaccination contre la COVID-19, de soutenir l’économie par d’importants plans d’investissement et de moderniser les infrastructures. Sous sa Présidence, le chômage recula et les alliances traditionnelles furent en partie restaurées. Washington retrouva un ton plus prévisible auprès de ses partenaires internationaux. Cependant, plusieurs facteurs ont fragilisé ce retour à la normale : crise migratoire à la frontière sud, critiques d’une gestion politique et économique jugée trop peu ferme, et interrogations sur l’âge avancé du président, dont certaines maladresses ont alimenté les controverses. La vice-présidente Kamala Harris, malgré son rôle symbolique, n’a pas toujours réussi à s’imposer comme une figure de relève incontestée. Dans ce climat tendu, le retour de Trump à la Maison-Blanche en 2025 a mis en évidence la persistance des fractures américaines.
Le retour de Trump et les inquiétudes mondiales
Depuis son retour au pouvoir, la nouvelle administration Trump suscite de vifs débats. Sur le plan intérieur, les critiques portent sur le durcissement des politiques migratoires, les expulsions massives et les controverses liées aux opérations de l’ICE, agence fédérale chargée du contrôle et de l’application des lois sur l’immigration. Ces pratiques brutales ont entraîné tensions, blessures et décès tragiques, suscitant une vive indignation au sein de la société américaine. Dans ce contexte, le climat politique s’est durci, marqué par la montée de discours nationalistes, notamment au sein de certaines franges radicalisées du mouvement MAGA (Make America Great Again), perçu par ses critiques comme porteur d’un populisme accentuant les tensions raciales. Sur le plan international, plusieurs inquiétudes se dégagent : affaiblissement du multilatéralisme, relations plus transactionnelles avec les alliés des États-Unis et pressions accrues sur les adversaires géopolitiques. Dans une analyse de politique étrangère publiée en février 2025, The New York Times résumait cette orientation en ces termes : « Soft power is out. Hard power is in ». En d’autres termes: « Le soft power est dépassé. Le hard power est de mise » (Trump Favors Blunt Force in Dealing With Foreign Allies and Enemies Alike).
Dans cette logique de coercition accrue, la guerre impliquant les États-Unis et Israël contre l’Iran a déjà entraîné des pertes humaines, de nombreux blessés, d’importantes destructions et de lourds dommages matériels. Le blocage du détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, perturbe déjà les échanges énergétiques et déstabilise les marchés internationaux. Toute interruption prolongée de cette voie maritime pourrait entraîner une forte hausse des prix de l’énergie, aggraver l’inflation et affecter lourdement l’activité économique aux États-Unis comme dans le reste du monde.
Face à la cherté croissante de la vie et aux difficultés économiques liées à la guerre, une partie des citoyens, républicains, démocrates et indépendants confondus, exprime sa grogne et exige la fin du conflit armé. De nombreux Américains ont exprimé leur opposition par une forte contestation et des manifestations de rue. Des milliers de personnes ont defilé, par exemple, à San Francisco, New York et Washington D.C., Los Angeles et Chicago, scandant : « Stop the War on Iran » et « No new U.S. war in the Middle East ».
Par ailleurs, l’arrestation de Nicolás Maduro, président du Venezuela, le 3 janvier 2026, a ravivé les débats sur l’ingérence américaine en Amérique latine ainsi que sur ses conséquences politiques et juridique au plan international. La politique tarifaire protectionniste des États-Unis a également perturbé les échanges commerciaux, contribuant à des tensions économiques à l’échelle mondiale. Enfin, la réduction de certains programmes d’aide extérieure, notamment ceux gérés par l’USAID, ainsi que la diminution des financements destinés aux programmes alimentaires et sanitaires internationaux, alimentent les critiques concernant un repli stratégique des États-Unis sur la scène internationale. Ces coupes budgétaires ont des impacts humanitaires importants, notamment une aggravation de l’insécurité alimentaire, une baisse de l’accès aux soins et une fragilisation des populations les plus vulnérables dans plusieurs pays en développement.
Les États-Unis restent une puissance majeure grâce à leurs universités, leurs entreprises technologiques et leur influence mondiale. Mais ils font face à de fortes fractures internes : inégalités sociales, violence armée, tensions migratoires et défiance envers les institutions. À l’international, leur image s’est en partie écornée, en raison de guerres contestées, de revirements diplomatiques et d’un recul du multilatéralisme, malgré la reconnaissance persistante de leur puissance par de nombreux alliés. Le pays se trouve ainsi à un tournant de son histoire : optera-t-il pour l’ouverture internationale, la réduction des inégalités et le renforcement démocratique, ou pour un repli identitaire marqué, la montée des tensions internes et la polarisation politique ? De ce choix dépend non seulement sa trajectoire nationale, mais aussi l’avenir des relations internationales qui est déjà en équilibre instable.
Auteur : Dr. Kanaté Dahouda Soumahoro, Ph.D.