
Samedi 5 avril 2014, hôtel Sheraton de Prague. Un commando de la police tchèque fait irruption dans un salon où trois hommes négocient avec des représentants de la guérilla colombienne des FARC. Les guérilleros sont des agents infiltrés de la DEA, la police antidrogue américaine, et depuis des mois chaque réunion est enregistrée. Parmi les hommes menottés, l'ancien conseiller, que le milieu surnomme « Excellence ».
Le dossier constitué par la justice fédérale de New York se lit comme un roman noir, sauf que tout y est daté, enregistré et signé. De l'automne 2012 au début de 2014, Faouzi Jaber rencontre les faux émissaires des FARC dans un hôtel d'Accra, puis à Varsovie. Il leur présente un trafiquant d'armes installé en Ukraine et un trafiquant de drogue installé en Afrique de l'Ouest. Il s'engage à livrer des missiles sol-air, des fusils d'assaut, des lance-grenades et des grenades pour plus de huit millions de dollars, en sachant, précise l'accusation, que ces armes serviraient contre des soldats américains stationnés en Colombie. Il promet de transporter et de stocker la cocaïne de la guérilla en Afrique de l'Ouest, puis de blanchir les recettes par des comptes bancaires new-yorkais. Sur les bandes exploitées par ProPublica et le Consortium international des journalistes d'investigation, on l'entend lâcher que « le Hezbollah vend », et proposer à ses interlocuteurs des postes de consuls honoraires à 200 000 dollars, second passeport compris, pour traverser les aéroports sans qu'on ouvre leurs valises.
Extradé vers les États-Unis, il plaide coupable le 25 juillet 2017, devant le tribunal fédéral de Manhattan, de complot en vue de fournir un soutien matériel à une organisation terroriste. Quinze ans de prison, purgés à la prison fédérale de Loretto, en Pennsylvanie. Le Bureau fédéral des prisons a fixé sa sortie au 15 janvier 2027. Ses deux compagnons de Prague ont eu plus de chance : la République tchèque les a relâchés en février 2016 contre cinq otages tchèques enlevés au Liban. « Excellence », lui, a pris l'avion pour New York.
Voilà ce qu'est un trafiquant : des enregistrements, un tribunal, un plaidoyer de culpabilité, un numéro d'écrou. Le jeudi 3 septembre, à la tribune du PPA-CI, Justin Koné Katinan a accusé le RHDP de contrôler l'orpaillage clandestin. Cinq jours plus tôt, Pascal Affi N'Guessan décrivait un « pays livré aux trafiquants ». Ni l'un ni l'autre n'a produit un document, un nom, une saisie, une procédure. Le pouvoir qu'ils accusent est celui qui envoie la gendarmerie et le Groupement spécial de lutte contre l'orpaillage illégal démanteler des sites et déférer des orpailleurs devant les parquets. On peut juger cela insuffisant. On ne peut pas appeler cela une complicité sans en apporter la preuve.
Le camp qui distribue aujourd'hui les leçons a eu, lui, un « conseiller de Gbagbo » qui négociait des missiles contre de la cocaïne, et qui, dès 2009, devait jurer en Une des journaux qu'on ne l'avait jamais pris avec de la drogue. Il disait vrai : on ne l'a pas pris à Abidjan. Il a fallu la DEA, Prague et un tribunal de Manhattan. En janvier 2027, Faouzi Jaber franchira la porte de Loretto avec des souvenirs à raconter, et l'on sait de quel côté de la politique ivoirienne il les a accumulés. D'ici là, avant de chercher des trafiquants au RHDP, Justin Koné Katinan ferait bien de feuilleter l'album de famille. « Excellence » y figure, en bonne place.
Yacouba DOUMBIA