Politique

Il est absent et ils se taisent 

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Parti pour la Belgique le 26 septembre, pour un séjour présenté comme privé, Laurent Gbagbo n'a plus rien dit aux Ivoiriens depuis. Le samedi 10 octobre, son parti a lancé le déploiement du Pacte social, ce concept vaseux et brumeux dont il est pourtant le « référent politique », sans lui : l'ancien président était « à l'étranger pour des raisons personnelles », a-t-on fait savoir. Bientôt quatre semaines de silence pour un homme de 81 ans qui, en temps ordinaire, ne laisse passer aucune occasion de parler.

Et il ne se passe rien. Aucune capture d'écran maquillée aux couleurs d'une chaîne internationale, aucun deuil décrété par une page Facebook, aucun panel nocturne sur TikTok. Ses partisans font comme si de rien n'était, et c'est très bien ainsi : les raisons personnelles d'un ancien chef de l'État ne regardent que lui. Mais imaginons un instant qu'Alassane Ouattara se taise quatre semaines depuis Paris. Nous connaissons la suite. En quinze mois, nous l'avons vécue quatre fois.

1er février 2025. Une page Facebook basée en Guinée publie la photo d'un président « gravement malade », couché sur un lit d'hôpital, les mains dans celles de son épouse. La photo est truquée : l'original, pris le 6 janvier à l'hôpital Mère-Enfant de Bingerville, montre Dominique Ouattara au chevet d'une fillette, l'une des deux sœurs siamoises que les chirurgiens venaient de séparer.

31 mars 2025. Une fausse publication aux couleurs de France 24 annonce que le chef de l'État a « tiré sa révérence » à l'hôpital américain de Paris, quelques heures après ses vœux de l'Aïd.

Décembre 2025. Un faux compte Facebook aux couleurs de Jeune Afrique le fait mourir une seconde fois, dans le même hôpital américain de Paris, à quelques jours de sa prestation de serment du lundi 8 décembre. Il prête serment. Le 12 février 2026, une voix de synthèse prend le relais sur TikTok et annonce son décès « survenu aujourd'hui en France, à l'âge de 81 ans ».

Avril 2026. Les mêmes le font « disparaître » avec une telle insistance que le secrétaire exécutif du RHDP, Cissé Bacongo, doit déclarer le 23 avril, au siège du parti, que le président « a 84 ans » et « se porte très très très bien », et qu'il continue de diriger le pays, réunion après réunion. 

Nées à Conakry, à Ouagadougou ou dans un maquis de Yopougon, ces rumeurs ont toujours trouvé chez nous les mêmes relais : militants du PPA-CI, cyber-militants du PDCI embarqués dans la même aventure depuis le front commun, Soroistes de l'exil. Ces gens-là regardent aujourd'hui leur propre chef se taire depuis Bruxelles et n'en tirent aucune conclusion. Ils ont raison. Une absence est une absence, un séjour privé est un séjour privé, un homme de 81 ans a le droit de se reposer. Mais alors, qu'ils l'admettent : ils n'ont jamais cru à leurs propres rumeurs. Ils savaient, en février 2025 comme en avril 2026, qu'un séjour en France n'est pas un faire-part. Ils ont menti quand même, et sciemment. Leur silence d'octobre est l'aveu de leurs mensonges d'hier.

Regardez maintenant l'autre rive. Les militants du RHDP ont vu leur président enterré quatre fois en quinze mois. Ils auraient aujourd'hui la partie facile : un adversaire de 81 ans, silencieux depuis quatre semaines à Bruxelles, un parti qui explique son absence par des raisons personnelles. Il suffirait d'une capture d'écran. On cherchera pourtant longtemps, dans toute la galaxie houphouétiste, une page qui ait « tué » Laurent Gbagbo, un direct qui lui ait inventé une maladie, un commentaire qui ait réclamé son bulletin de santé. Rien. Parce qu'on leur a appris qu'un adversaire politique n'est pas un ennemi, que la paix, comme disait Houphouët-Boigny, n'est pas un vain mot mais un comportement, et qu'on ne spécule pas sur la vie d'un homme, fût-il celui qui vous a combattus pendant trente ans. C'est cela, la responsabilité. C'est cela, l'humanisme. La preuve par quatre, les cyber-aboyeurs l'ont faite tout seuls. La preuve par l'exemple, ce sont les militants du RHDP qui la donnent, en se taisant.

Yacouba DOUMBIAV