
Consommation qui rajeunit, trafics qui se mondialisent, nouveaux cocktails mortels : l'ampleur du phénomène oblige l'État à une mobilisation sans précédent, entre répression, prévention et soin. Radiographie d'un combat.
Un pays sous emprise : l'ampleur d'une consommation qui rajeunit
Longtemps perçue comme un phénomène marginal cantonné aux « fumoirs » de quelques quartiers populaires d'Abidjan, la consommation de drogue a changé d'échelle au cours de la dernière décennie. Les espaces de consommation se sont multipliés bien au-delà des grands centres urbains comme Abidjan, Bouaké ou San Pedro : la quasi-totalité des villes ivoiriennes et de nombreuses localités rurales sont aujourd'hui concernées. Les données du Comité interministériel de lutte antidrogue (CILAD) font état d'une croissance inquiétante de la consommation de cannabis, de tramadol, de cocaïne et de drogues de synthèse. Plus alarmant encore : le profil des consommateurs s'est considérablement élargi.
Au-delà des jeunes adultes marginalisés, on observe une banalisation de l'usage chez les mineurs et les adolescents, parfois dès l'âge de 11 ou 12 ans, selon des données de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) datant de 2021. Une enquête nationale pilotée par le CILAD sur la consommation de substances psychoactives chez les élèves du secondaire avait déjà révélé l'étendue du mal : 76 % des élèves interrogés avaient consommé de l'alcool, 63 % des analgésiques, 51 % des tranquillisants et 3 % du cannabis, certains reconnaissant même avoir déjà expérimenté la cocaïne ou l'héroïne. Les études cliniques confirment ce rajeunissement. Selon des travaux menés au service d'addictologie et d'hygiène mentale d'Abidjan, l'âge moyen de la première consommation chez les adolescents suivis se situe autour de 15 ans, avec des débuts observés dès 11 ans et l'école constitue le lieu d'initiation dans près d'un cas sur trois. Dans un pays où environ la moitié de la population a moins de 20 ans, l'enjeu dépasse la santé publique : c'est le capital humain de la nation qui est menacé.
Tramadol et « kadhafi » : le poison préféré de la jeunesse
Au cœur de cette crise, un médicament détourné : le tramadol. Cet antidouleur opioïde, légalement prescrit pour les douleurs sévères, alimente un marché parallèle massif. L'Afrique de l'Ouest a concentré environ 97 % des saisies mondiales de tramadol entre 2017 et 2021, notamment le long du Golfe de Guinée, et la Côte d'Ivoire figure, avec le Nigeria et le Bénin, parmi les pays les plus ciblés par les trafiquants. Le produit, souvent importé d'Inde ou de Chine, circule en contrebande dans des dosages hors normes : 120, 225, voire 250 milligrammes le comprimé, quand la pharmacie n'en délivre que 50 à 150 milligrammes sur ordonnance. Dès 2018, plus de 40 tonnes avaient été saisies en six mois à Abidjan.
Fin 2024, une seule opération de la Direction de la police des stupéfiants et des drogues (DPSD) à Korhogo permettait de saisir plus de 200 000 comprimés. C'est sur ce socle qu'a prospéré, à partir de 2023, le phénomène « kadhafi » : un cocktail associant comprimés de tramadol fortement dosés et boisson énergisante alcoolisée, popularisé par un défi viral sur TikTok. Somnolence, convulsions, hallucinations, actes de violence : les effets de ce mélange, véritable bombe chimique, ont envahi les services d'urgences et endeuillé des familles. Le Conseil national des droits de l'homme (CNDH) comme la police nationale ont multiplié les alertes, notamment auprès des parents d'élèves, la consommation de ce produit ayant, selon la DPSD, pris le pas sur celle du cannabis chez de nombreux jeunes.
Plaque tournante : la Côte d'Ivoire sur les routes mondiales du narcotrafic
La crise de la consommation se double d'une réalité géopolitique : la Côte d'Ivoire est devenue un point de passage stratégique du narcotrafic international. La démonstration la plus spectaculaire en a été faite en avril 2022, lorsque les services de sécurité ont saisi, entre un appartement de Koumassi et la ville portuaire de San Pedro, 2,057 tonnes de cocaïne d'une valeur marchande estimée à 41 milliards FCFA, un record national. L'enquête, suivie au plus haut niveau de l'État, a révélé un réseau international mêlant ressortissants colombiens, espagnols et italiens à des complices ivoiriens, jusque dans certains milieux d'affaires abidjanais.
Une trentaine de personnes avaient été interpellées ; treize ont été condamnées en première instance à dix ans de prison, des peines confirmées en appel en 2025 pour cinq d'entre elles, dont le cerveau présumé des opérations. Cette affaire a aussi mis au jour les vulnérabilités internes du dispositif : d'anciens responsables de la lutte antidrogue au sein de la gendarmerie ont été condamnés à cinq ans de prison pour avoir détourné environ 220 kilogrammes de cocaïne issus d'une saisie de 1,56 tonne réalisée en 2021. Un signal fort de la justice, qui rappelle néanmoins que la lutte se joue aussi à l'intérieur des institutions. Car les experts sont unanimes : les plus de deux tonnes de cocaïne saisies en 2022 ne représentent qu'une fraction des volumes qui transitent réellement par le pays et la sous-région, à destination d'une Europe où la demande explose.
La riposte sécuritaire : l'opération Épervier, une pression constante sur les réseaux
Face à cette double menace, l'État a fait le choix de l'offensive permanente. Les opérations nationales « Épervier », pilotées par la Direction générale de la Police nationale à travers la DPSD et ses antennes régionales, se succèdent depuis plusieurs années, avec un rythme soutenu pour l'édition en cours, Épervier XI, lancée en 2026. Le bilan des derniers mois témoigne d'un quadrillage systématique du territoire. En février 2026, deux fumoirs étaient détruits et 20 blocs de cannabis saisis à Yopougon, tandis qu'à Duékoué, trois opérations coordonnées en trois jours mobilisaient une quarantaine de policiers et aboutissaient à la destruction de fumoirs et à plusieurs interpellations. En mai, la Brigade de recherche et d'intervention démantelait quatre fumoirs à Cocody.
En juin, la moisson s'est encore amplifiée : environ dix tonnes de médicaments de qualité inférieure et falsifiés (MQIF), sept kilogrammes de cannabis et 38 doses d'héroïne saisis à Bouaké ; une partie des comprimés étant destinée, selon la police, à la fabrication du « kadhafi » ; près de trois tonnes de faux médicaments retirées de la circulation entre Man, Biankouma, Yopougon et Abobo, dont des opioïdes surdosés comme le Tramaking et le Tafrodol ; deux fumoirs détruits et plus de six kilogrammes de stupéfiants saisis à Yopougon. Début juillet, l'antenne DPSD de SanPédro interpellait encore trois individus et saisissait 2,65 kilogrammes de cannabis au quartier Simpo, pendant que la police de Bonon mettait la main sur un trafiquant présumé détenant cannabis et tramadol. À Korhogo, la gendarmerie a par ailleurs procédé à la destruction spectaculaire de 13 tonnes de stupéfiants, d'une valeur de 103 millions FCFA. Au-delà des chiffres, la stratégie est claire : occuper le terrain, désorganiser les circuits, rassurer les populations. « Nous sommes déterminés à combattre les trafiquants jusqu'à leur dernier retranchement », résume un commissaire de la DPSD engagé dans les opérations de Bouaké.
Prévenir et soigner : l'autre front de la guerre
Les autorités ivoiriennes ont compris que la répression seule ne suffirait pas. Dès octobre 2023, face à l'explosion du « kadhafi », le gouvernement suspendait à titre conservatoire les importations de boissons énergisantes alcoolisées, ingrédient clé du cocktail. Sur le terrain de la prévention, le CILAD multiplie les actions en milieu scolaire : il a notamment pris part, en 2025 à Yamoussoukro, à un atelier organisé par la Direction de la vie scolaire avec l'UNESCO et l'UNICEF pour doter le pays d'une véritable politique de prévention à l'école. Les préfectures de police organisent, elles, des rencontres régulières avec les parents pour les alerter sur les nouvelles substances.
Le volet sanitaire monte également en puissance. La stratégie nationale de prise en charge des usagers repose sur trois piliers — prévention, soin, suivi — et s'appuie sur un réseau de structures dédiées : le Programme national de lutte contre le tabagisme, l'alcoolisme, la toxicomanie et autres addictions (PNLTA), le Centre d'accompagnement et de soins en addictologie (CASA), la Croix Bleue, et, depuis février 2025, un Programme national de thérapie de substitution aux opiacés qui offre enfin une porte de sortie médicale aux dépendants du tramadol et de l'héroïne. Le pays réfléchit par ailleurs, sous l'égide du CILAD, à des alternatives à l'incarcération pour les simples usagers, afin de traiter la dépendance comme une maladie plutôt que comme un seul délit.
Un combat de longue haleine
Le contexte mondial ne joue pas en faveur de la Côte d'Ivoire : selon le rapport mondial 2025 de l'ONUDC, près de 316 millions de personnes ont consommé une drogue en 2023, soit 6 % de la population mondiale âgée de 15 à 64 ans, dont 61 millions d'usagers d'opioïdes et les réseaux criminels se tournent de plus en plus vers l'Afrique pour leurs transbordements.
Prise entre une offre internationale agressive et une demande locale portée par une jeunesse nombreuse et vulnérable, la Côte d'Ivoire livre un combat qui se jouera sur la durée. Les résultats sont là : saisies records, réseaux démantelés, condamnations exemplaires, dispositifs de soin inédits. Mais le jeune garçon de Koumassi, et tous ceux que les urgentistes reçoivent chaque jour, rappellent que la victoire ne se mesurera pas seulement en tonnes saisies. Elle se mesurera au jour où les fumoirs cesseront de remplacer les terrains de jeu, où l'école redeviendra un sanctuaire, et où plus aucune famille ivoirienne ne tremblera devant un comprimé. C'est certes l'affaire de l'État. Mais, c'est aussi celle de chacun d'entre nous.