
Nous avons échangé quelques mots, le temps qu’il reprenne son souffle. Il m’a raconté qu’il enchaînait les courses jusqu’à des heures impossibles pour payer ses cours du soir et soutenir sa mère restée au village. Puis il est reparti sur sa petite moto, avalé par l’obscurité, vers une autre adresse, un autre client, un autre sourire. En le regardant s’éloigner, je me suis dit que ce pays était entre de bonnes mains, puisque sa jeunesse savait encore se lever pour gagner honnêtement sa vie. C’est à ce jeune homme que j’ai pensé, l’autre soir, en regardant malgré moi ces images que tout Abidjan a vues, ces images qui ont fait le tour de nos téléphones et de nos cœurs. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, à Cocody, un jeune livreur a été pris en chasse par des individus armés, comme une bête que l’on traque. Ils l’ont rattrapé. Ils l’ont tué. Pour une moto. Une moto ! Le prix d’une vie, désormais, c’est un deux-roues que l’on revend à la sauvette.
Et comme si le crime ne suffisait pas, il a fallu que la scène soit filmée, que l’horreur circule de groupe WhatsApp en groupe WhatsApp, s’invitant au petit-déjeuner des familles, dans les taxis, dans les bureaux, partout où des Ivoiriens se demandaient, atterrés : mais quel temps est donc le nôtre ?
Ah, quel temps est donc le nôtre !
Le voyou du quartier volait une poule et disparaissait pendant des semaines, tant la honte le poursuivait. Sa mère baissait les yeux au marché, son père évitait les réunions de famille. Le vol était une infamie, le sang versé une malédiction. Aujourd’hui, des garçons à peine sortis de l’enfance ôtent la vie d’un travailleur et trouvent encore la force de se donner des surnoms de guerriers. Ils ne volent pas pour manger, qu’on ne nous raconte pas d’histoires : ils tuent pour parader. Voltaire écrivait que le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin. Le jeune livreur avait choisi le travail. Ses bourreaux avaient choisi le vice. Deux jeunesses se sont croisées cette nuit-là sur le bitume des Vallons, et c’est la mauvaise qui tenait le couteau.
On me dira que ce n’est là qu’un fait divers.
Vraiment ? Un fait divers, ce jeune homme qui incarnait tout ce que nous demandons à notre jeunesse : le courage, l’endurance, la débrouillardise honnête. Ces livreurs sont les fourmis de nos villes. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse nuit noire, ils apportent le repas du malade, la bouteille de gaz de la ménagère, le colis de l’étudiant. Ils sont la preuve vivante qu’on peut être jeune, pauvre et digne. Toucher à l’un d’eux, c’est cracher sur le front de tous ceux qui se lèvent chaque matin pour gagner leur pain à la sueur de leur front.
Il faut pourtant le dire, car la vérité a deux visages : cette fois, la réponse n’a pas traîné. En quelques jours, la Police nationale a mis la main sur quatre individus, retrouvé la moto de la victime, saisi les armes et jusqu’aux images du crime. Voilà qui tranche avec ces époques, pas si lointaines, où l’on pendait un étudiant sur un campus sans que personne ne soit inquiété. Le grand banditisme doit savoir qu’il n’y a plus de nuit assez noire pour le cacher.
Une élue de la nation en a appelé à rouvrir le débat sur la peine de mort ; d’autres réclament des patrouilles renforcées, des contrôles plus stricts. Je laisse ce débat aux juristes et au législateur. Mais que l’émotion nationale soit entendue : la justice qui passera devra être exemplaire et elle le sera, j'en suis convaincu, car c’est à la lumière de sa sentence que d’autres apprentis criminels choisiront, ou non, de ranger leurs couteaux. Condoléances attristées à la famille de la victime.
Yacouba DOUMBIA



