
Trois affirmations présentées comme des évidences, mais qui se heurtent à un triple mur : celui des faits, celui des institutions et celui de la mémoire. Car le parti de Laurent Gbagbo, héritier direct du FPI qui a gouverné la Côte d'Ivoire de 2000 à 2010, est sans doute le plus mal placé pour donner des leçons en matière de vie chère et de dialogue social.
Première incohérence : un « réseau de remontée des prix »… qui existe déjà, et bien au-delà
Proposer d'« institutionnaliser des rencontres avec les syndicats sur les salaires », c'est feindre d'ignorer que ce cadre existe, qu'il a un nom et qu'il produit des résultats : la trêve sociale, conclue entre le gouvernement et les centrales syndicales, reconduite pour la période 2022-2027 après une première édition. C'est précisément dans ce cadre de concertation permanente qu'ont été négociées et obtenues les revalorisations salariales et les primes dont bénéficient aujourd'hui les fonctionnaires. Là encore, M. Navigué enfonce une porte ouverte et découvre, avec quelques années de retard, la politique sociale qu'il prétend inventer.
Deuxième incohérence : le dialogue avec les syndicats est déjà institutionnalisé
Le fameux réseau citoyen de remontée des prix que M. Navigué appelle de ses vœux n'est pas une idée neuve : c'est une réalité en service depuis trois ans, et son maillage dépasse de loin ce que le cadre du PPA-CI semble imaginer. Via le numéro vert 1343, tout consommateur peut signaler en temps réel un prix illicite ou une pratique spéculative. Le ministère du Commerce, très présent sur les réseaux sociaux, y diffuse régulièrement l'information sur les prix et y recueille, en retour, les signalements des populations. Sur le terrain, la Brigade de contrôle rapide (Bcr) traque les pratiques commerciales non conformes, relayée par les directions régionales du commerce, tandis que, jusque dans les localités, des comités locaux de lutte contre la vie chère, présidés par les préfets et sous-préfets, surveillent au quotidien les prix sur les marchés. Les prix plafonnés des produits de grande consommation sont fixés, affichés, régulièrement actualisés, et les contrevenants sanctionnés. Pour le contrôle des prix des denrées, la plate-forme du ministère permet même de géolocaliser le magasin ou la boutique incriminé.
Ce maillage n'est pas qu'un dispositif de contrôle : c'est aussi un cadre permanent de concertation. Le Conseil national de lutte contre la vie chère (CNLVC) réunit autour de l'État la fédération des commerçants, les associations de consommateurs et la CGCI. Même la thématique de la consommation des produits locaux y est déjà prise en compte : le mois d'octobre lui est entièrement dédié, sous un slogan devenu familier aux Ivoiriens : « consommons ce que nous produisons et produisons ce que nous consommons ». Et parce que la lutte contre la cherté passe aussi par les circuits de distribution, le gouvernement s'attaque aux causes structurelles : pour rapprocher l'offre des populations, 150 marchés de proximité sont en construction, dont une cinquantaine déjà livrés, auxquels s'ajoutent trois marchés de gros à Abidjan, Daloa et Abengourou, appelés à fluidifier l'approvisionnement et à casser les intermédiations spéculatives. Ignorance de ce dispositif ou mauvaise foi assumée ? Dans un cas comme dans l'autre, la proposition tombe à plat. On ne « crée » pas ce qui fonctionne déjà ; on le reconnaît, ou l'on se disqualifie du débat.
Troisième incohérence : « obligés de discuter avec les opposants », un contresens démocratique
D'où viendrait cette « obligation » ? Le gouvernement ivoirien n'est pas un gouvernement d'union nationale, et le PPA-CI semble l'oublier. Dans une démocratie, un exécutif tire sa légitimité et sa feuille de route du suffrage universel, et c'est devant le peuple, dans les urnes, qu'il rend compte de son bilan. Or ce rendez-vous vient d'avoir lieu : il y a à peine un an, les Ivoiriens ont tranché en plébiscitant le RHDP et en lui accordant une majorité écrasante dans les deux chambres du Parlement, hauts lieux du débat démocratique. C'est là et nulle part ailleurs que l'opposition dispose de tribunes pour interpeller, amender et proposer. La démocratie n'impose pas à un gouvernement de coadministrer le pays avec ses adversaires ; elle lui impose de répondre de ses actes devant les électeurs. Le verdict a été rendu, et il fut sans appel. Réclamer aujourd'hui un « modus vivendi » obligatoire, c'est demander par la petite porte ce que les urnes ont refusé par la grande.
Salaires : la mémoire courte de l'héritier du FPI
Mais c'est sur la question salariale que le propos de M. Navigué confine au surréalisme. De quoi parle-t-on au PPA-CI, quand on se souvient, comme si c'était hier, du discours martial de Laurent Gbagbo, alors aux affaires, claironnant du haut de son fauteuil présidentiel, en réponse aux fonctionnaires qui réclamaient une revalorisation : « je n'augmenterai rien » ? Pendant une décennie, le SMIG est resté figé à 36 607 FCFA, niveau hérité de 1994, les avancements gelés, les revendications ignorées. Et la vie chère, déjà, frappait les ménages : lorsque, en 2008, des Ivoiriens sont descendus dans la rue à Abidjan pour protester contre la flambée des prix des denrées, la réponse du pouvoir d'alors ne fut ni le dialogue ni le « modus vivendi », mais la répression dans le sang avec à la clé deux morts. Ceux qui ont opposé la matraque et les balles aux revendications sociales sont aujourd'hui les derniers à pouvoir ériger la concertation en obligation morale.
Depuis 2012, la trajectoire est exactement inverse. Sous l'impulsion du Président Alassane Ouattara, le SMIG a plus que doublé, passant de 36 607 à 60 000 FCFA, puis à 75 000 FCFA. Les avancements gelés ont été débloqués, les salaires revalorisés-du simple au double, parfois au triple selon les catégories-et, cerise sur le gâteau, les fonctionnaires perçoivent désormais une prime de fin d'année assimilable à un treizième mois, chose impensable sous le régime dont le PPA-CI se réclame. Les militants du PPA-CI vivent-ils en Côte d'Ivoire ? Il est permis d'en douter, tant leur diagnostic est déconnecté des réalités vécues et documentées par les Ivoiriens eux-mêmes.
Proposer, plutôt que travestir
La cherté de la vie est un défi réel, mondial, qui mérite un débat sérieux, chiffré et honnête. Pour draguer les électeurs, encore faut-il proposer une politique réaliste, assise sur les faits, et non recycler des dispositifs existants en les présentant comme des trouvailles. En attendant, les sorties de M. Navigué relèvent moins de la contribution au débat public que de la propagande populiste hors-sol, cousue de fil blanc-celle-là même que les Ivoiriens ont déjà sanctionnée dans les urnes. Sur ce coup, Konaté navigue à vue...simplement.
Yacouba DOUMBIA