
Le capitaine Ibrahim Traoré a procédé à la remise officielle des attributs de général à trois officiers supérieurs promus aux plus hautes fonctions de la défense nationale : le général de Division Moussa Diallo, Chef d'État-major général des Armées ; le général de Brigade Théophile Nikiema, Chef d'État-Major général Adjoint des Armées et commandant du Commandement des Opérations du Théâtre National ; et le général de Brigade Ismaël Kiswendsida Souampa Diaouari, Chef d'État-major particulier de la Présidence du Faso (CEMP-PF).

Si l'ensemble des hauts gradés de l'armée s'était pressé pour afficher l'unité des rangs, un fait a immédiatement intrigué les observateurs. Deux chaises sont restées vides, marquant l'absence simultanée du numéro deux et du numéro trois du MPSR2, l'organe militaro-politique installé à la tête du Burkina Faso depuis le putsch de septembre 2022 : le commandant Oumarou Yabré, président du Conseil national de sécurité d'État (CNSE), et le capitaine Azaria Sorgho, porte-parole du KORAG et chef des BIR. Ce vide protocolaire vient alimenter une thèse désormais solidement ancrée à Ouagadougou : les figures historiques de la première heure seraient entrées en disgrâce.

Les révolutions produisent souvent leurs propres hiérarchies, leurs nouvelles élites et leurs nouvelles exclusions. Au centre de cette recomposition se trouve le commandant Oumarou Yabré. Longtemps cerveau sécuritaire incontournable, maître d'œuvre de la surveillance et architecte des réseaux d'influence de la junte au pouvoir, il incarne l'appareil d'État militaro-sécuritaire. Aujourd'hui, alors que l'atmosphère au sommet du pouvoir semble particulièrement explosive et lourde de suspicions, son parcours permet de comprendre la trajectoire, les ambitions et les fractures latentes du régime d'Ibrahim Traoré.
Le tandem Yabré-Sana : réseaux secrets et argent des négociations
L'ascension d'Oumarou Yabré s'est forgée bien avant le putsch de septembre 2022, dans les sphères les plus secrètes du renseignement intérieur. Sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, le jeune officier opérait au sein de l'Agence nationale de renseignement (ANR) en tandem avec le commissaire Mahamadou Sana, l'actuel ministre de la Sécurité. Derrière leur mission officielle d'infiltration du milieu universitaire et des mouvements associatifs pour contenir la contestation civile, les deux hommes constituaient également une passerelle du pouvoir auprès des groupes armés terroristes. Ils font partie du groupe restreint de ceux qui ont orchestré les négociations de l'ombre indispensables pour garantir des trêves et permettre la tenue d'une élection présidentielle relativement sécurisée en 2020.

Ce rôle d'intermédiaires et de gestionnaires des canaux de dialogue avec les djihadistes s'est prolongé et intensifié sous le régime de transition du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba (MPSR1). Pour financer ces trêves et maintenir ces contacts hautement sensibles sous le manteau, d'importantes sommes d'argent passaient régulièrement entre leurs mains, offrant au tandem Yabré-Sana une assise financière considérable en même temps qu'une connaissance aiguë des leaders de la jeunesse, des milieux syndicaux ainsi que des leaders religieux et coutumiers. Même lorsqu'il siégeait officiellement comme député et Rapporteur de la Commission des Finances et du Budget (COMFIB) à l'Assemblée législative de transition (ALT) sous Damiba au début de l'année 2022, Yabré conservait la haute main sur la coordination de ces mouvements de soutien et de ces flux financiers informels.

Le 30 septembre 2022, lors du coup d'État d'Ibrahim Traoré, le camp Damiba a cru bon de mobiliser ce potentiel pour acheter la rue et sauver le MPSR1. Par un coup de maître, Yabré a détourné ces ressources pour basculer du côté du capitaine Ibrahim Traoré (« IB »). Ce ralliement financier et humain s'est avéré décisif pour installer le nouveau régime, et Yabré s'est imposé comme le numéro deux de facto de la transition, récompensé dès octobre 2022 par la direction générale de l'ANR.
La chaîne des mentors trahis
La loyauté au sein de l'appareil sécuritaire burkinabè s'avère souvent transitoire, et le renversement des alliances y fonctionne comme une règle de survie froide : les compagnons d'armes deviennent les premiers rivaux, et chaque victoire prépare déjà la prochaine trahison. Le parcours des services secrets révèle une chaîne de trahisons générationnelles. Le lieutenant-colonel Victor Koagri Tankoano, confident et camarade de promotion de Damiba, était une figure centrale du MPSR1. Bien avant cela, Tankoano avait pour mentor le tout-puissant colonel Auguste Denise Barry, ministre de la Sécurité et éminence grise de la transition de 2015. Barry avait théorisé le concept de « rempart populaire » en s'appuyant sur des leaders civils pour contrer les menaces du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), resté tout-puissant après la chute de Blaise Compaoré. Pourtant, Tankoano n'avait pas hésité à tourner le dos à Barry pour préserver son propre avenir à la fin de la transition de l'époque, ce dernier ayant été par la suite inculpé pour « complot et incitation à la commission d'actes contraires à la discipline et au devoir » et emprisonné le 3 janvier 2018.

Devenu à son tour une figure de proue de l'appareil d'État et le mentor direct d'Oumarou Yabré sous le régime civil de Roch Marc Christian Kaboré (29 décembre 2015 – 24 janvier 2022), le lieutenant-colonel Tankoano a subi exactement le même sort de la part de son propre protégé. En janvier 2023, lors de la phase de verrouillage strict du pouvoir ordonnée par Ibrahim Traoré, Yabré a choisi de sacrifier son mentor. En orchestrant le limogeage brutal par décret, le 23 janvier 2023, du lieutenant-colonel Tankoano (alors conseiller spécial à la présidence), l'ANR a brisé ce qu'elle percevait comme une résurgence de l'ancienne alliance militaro-civile. Yabré redoutait que Tankoano n'active ses réseaux pour mobiliser le cercle civil au détriment du nouveau pouvoir. Tankoano aura trahi Barry, et Yabré aura trahi Tankoano, pour s'imposer comme le gardien unique du temple sécuritaire. En neutralisant simultanément des leaders de la société civile tels que Marcel Tankoano, Désiré Guinko et d'autres (arrêtés quelques mois plus tard dans l'affaire du complot présumé contre le palais du Moogho Naaba), le renseignement d'Oumarou Yabré a démantelé ce qu'il percevait comme les différents maillons d'un même réseau.
L'ingénierie des « Wayiyans », des « BIR-C » et la doctrine répressive
Pour consolider le pouvoir, le régime a cherché à s'assurer un rempart populaire contre les factions rivales de l'armée. Yabré a mis en œuvre cette ambition en perfectionnant et en verrouillant le modèle de mobilisation populaire de 2015, qui dépendait autrefois de leaders civils critiques et relativement indépendants comme Marcel Tankoano, Safiatou Zongo Lopez, Idrissa Nogo ou Hervé Ouattara. Le patron du renseignement les considérait comme des électrons libres incontrôlables et dangereux. L'ANR de Yabré a donc mis en place un tissu civil entièrement nouveau et inféodé : les Wayiyans, sorte de comités civils de veille. Le contrôle ne repose pas uniquement sur la force, mais aussi sur la maîtrise du récit collectif : en finançant et en supervisant directement ces structures, Yabré a transformé les ronds-points de la capitale en « garnisons civiles fixes » chargées de chanter les louanges du régime et de traquer la dissidence, en servant de supplétifs pour les services de renseignement.

Parallèlement, l'ingénierie de Yabré s'est déportée sur le terrain numérique avec le déploiement des BIR-C. Conçues comme le prolongement virtuel direct des ronds-points, ces plateformes de soutien ont été structurées pour mener la guerre de communication et d'influence de la junte. En saturant les réseaux sociaux de narratifs militarisés, cet outil de guerre psychologique permet de lisser les revers du terrain et de désigner les voix critiques à la vindicte populaire. Oumarou Yabré s'est également assuré un ancrage profond au sein des milieux musulmans sunnites. Il entretient des relations personnelles et stratégiques avec des figures clés de la société civile religieuse, comme Moussa Kouanda (président de la Fédération des associations islamiques du Burkina) et Oumarou Zoungrana (à la tête du Mouvement sunnite du Burkina Faso). Ces relais lui ont permis d'asseoir l'influence du régime au-delà du seul cadre militaire.

Ce maillage s'est accompagné d'une politique de terreur d'État. Sous la direction de Yabré, l'ANR est devenue l'instrument central de la répression politique, se voyant attribuer la responsabilité de disparitions forcées, d'interpellations extrajudiciaires ou d'« enlèvements » de personnalités critiques (journalistes, magistrats, hommes d'affaires, avocats, médecins, militants des droits humains, opposants). Des vagues de radiations et de mises à la retraite forcées ont exclu des dizaines d'officiers des structures décisionnelles. Des chefs de premier plan, comme l'ex-chef de la gendarmerie Evrard Somda ou le lieutenant-colonel Bamouni (ex-responsable du COTN), ont été écartés, arrêtés ou portés disparus. Le point d'orgue de cette stratégie reste l'opération d'inculpation puis d'extradition de l'ancien président Paul-Henri Sandaogo Damiba depuis son exil au Togo, démontrant que l'appareil de Yabré disposait de leviers transfrontaliers pour sécuriser le pouvoir en place.
Quand le clan présidentiel referme le piège
Selon une dynamique classique des régimes autoritaires, où l'autocrate finit par écarter ses propres alliés pour régner sans partage, l'entourage direct d'Ibrahim Traoré a entrepris un « nettoyage préventif ». Porté par l'influence grandissante d'Inoussa Traoré, grand frère du président, le clan familial a méthodiquement planifié la mise sous coupole des capitaines historiques du MPSR2, perçus comme une menace directe pour la centralisation du pouvoir. Lors du partage initial des postes, Yabré avait pris le contrôle du ministère des Mines et, partant, de la très stratégique SONABHY, tandis que le capitaine Azaria Sorgho installait son propre père à la tête du ministère des Infrastructures. Le clan présidentiel a, par la suite, enclenché une stratégie globale de reprise en main et de fractionnement des compétences.

Les régimes militaires naissent souvent d'une solidarité entre officiers, avant d'être progressivement recentrés autour d'un cercle de confiance toujours plus restreint, où les anciens compagnons deviennent des concurrents potentiels. Cette offensive de reprise en main s'est d'abord matérialisée par la mise en place d'un service secret parallèle, installé directement au cœur de la présidence avec le concours d'instructeurs russes (et le paravent du commissaire Sana, ministre de la Sécurité), ce qui a eu pour effet immédiat de court-circuiter l'ANR, tandis qu'une société publique était créée pour capter la gestion des ressources des mines artisanales. En parallèle, la création de la structure Faso Meebo, directement rattachée à la présidence, a absorbé l'essentiel des compétences du ministère des Infrastructures, provoquant par ricochet le débarquement du père du capitaine Sorgho en janvier. Enfin, la rupture s'est consommée sur le terrain social par la perte de la rue pour le patron du renseignement, qui aurait vraisemblablement cédé la gestion opérationnelle des Wayiyans et des BIR-C.

La déconstruction du réseau de Yabré s'est accélérée récemment : Missa William Sosthène Sanou, ministre-conseiller spécial à la présidence chargé des questions de jeunesse, a été limogé par décret le 18 juin 2026, tandis que le directeur général de la SONABHY, Aimé Wendpanga Nongkouni, a subi le même sort le 25 juin 2026. Tous deux étaient des éléments clés de son dispositif au sein du pouvoir. Dans les régimes fortement personnalisés, les hommes devenus indispensables finissent souvent par devenir suspects précisément en raison de leur influence : plus leur pouvoir grandit, plus leur proximité avec le chef devient une menace.

C'est en réalité à partir de décembre 2024 que le piège institutionnel a commencé à se refermer sur Yabré : il a été éloigné de l'ANR opérationnelle (qui détient les micros, les agents de terrain et les budgets secrets) pour prendre la présidence du Conseil national de sécurité d'État (CNSE), une instance supra-stratégique. Lorsque le capitaine Ibrahim Traoré a confié qu'il « ne ferait pas la même erreur que Sankara », le message s'adressait directement à son numéro deux. Cette atmosphère de méfiance vient de franchir un cap critique avec la mise en résidence surveillée du numéro trois du régime, le capitaine Azaria Sorgho, après qu'il a exprimé maladroitement des frustrations face à la mainmise de la famille présidentielle sur l'économie et l'administration générale du pays.
« Yabré ne fait pas le poids »
Dans ce contexte de tensions exacerbées, la situation au sommet de l'État apparaît hautement délétère. Si le torchon devait brûler ouvertement entre le chef de l'État et le président du CNSE, le rapport de force pencherait de manière implacable en faveur d'Ibrahim Traoré, condamnant Yabré à une asymétrie militaire et politique fatale. Cette faiblesse tient d'abord à l'absence de toute force combattante placée sous son commandement direct. En face, Ibrahim Traoré détient le contrôle absolu de la force de frappe immédiate à Ouagadougou via le Groupement de sécurité et de protection républicaine (GSPR), une garde présidentielle hyper-équipée, massivement appuyée par les instructeurs russes et les forces spéciales.

À cette infériorité tactique s'ajoute la réalité de la légitimité verticale des casernes. Au sein des forces régulières, la loyauté des soldats de rang demeure fortement attachée à l'image charismatique du chef de l'État, tandis que le chef du renseignement y est perçu avec une immense suspicion en raison des purges et des radiations successives qu'il a lui-même orchestrées. Le tableau se corse enfin avec l'effondrement brutal de ses boucliers civils. Les Wayiyans se trouvent aujourd'hui moralement disqualifiés par une succession de scandales financiers, en plus d'être paralysés par la mort suspecte en détention de l'un des leurs, Mahamadi Baguian, en mars 2026. De la même manière, l'arrestation du Dr Ischak Kindo, président du Mouvement sunnite, a définitivement consommé la rupture de la junte avec les milieux sunnites et wahhabites, privant irrémédiablement Yabré de ses relais historiques auprès de figures influentes telles que Moussa Kouanda et Oumarou Zoungrana.
Toutefois, Yabré conserve un mince atout. En tant que bâtisseur du système de surveillance, il détient les secrets les plus sombres du MPSR2. Parmi eux figurent notamment le dossier du protocole financier secret conclu avec la mine de Boungou (des hélicoptères jamais livrés ayant privé une soixantaine de soldats d'un appui aérien), ainsi que les dossiers liés aux drones turcs et à EBOMAF, dont le PDG Mahamadou Bonkoungou n'est plus rentré au pays depuis au moins deux ans.

Le maître des secrets au service du maître de la force
Les révolutions finissent moins par abolir les rapports de domination que par en redistribuer les bénéficiaires. Les nouveaux maîtres empruntent progressivement les méthodes de ceux qu'ils avaient promis de remplacer, tandis que les anciens compagnons deviennent les premières victimes de la consolidation du pouvoir. L'évolution récente du régime burkinabè illustre cette dynamique : dans les systèmes hypercentralisés, la force finit généralement par dominer le secret, et la proximité avec le pouvoir devient moins une garantie de survie qu'une exposition permanente au soupçon. Dans cette arène fermée, le maître des secrets demeure l'employé du maître de la force : sa survie dépend finalement de la volonté de celui qu'il a contribué à porter au sommet.
Source : Sahel horizon