
Un procureur qui plaide avec les pièces de la défense
Toute la démonstration du conférencier repose sur des chiffres produits par l'État qu'il met en accusation. Les 2,1 millions de jeunes hors emploi, hors école et hors formation sortent de l'Institut national de la statistique. Les 82,3 % d'emplois informels sortent de la bouche du directeur général de l'Emploi, Franck Dogoh. Les 400 000 arrivées annuelles sur le marché du travail face à 100 000 emplois créés par le privé, il les tient du ministre Mamadou Touré. Et les 2 869 milliards de francs CFA du nouveau Programme jeunesse, il les a lus dans le communiqué du Conseil des ministres du 5 août 2026. Autrement dit, l'orateur reconnaît à l'appareil statistique ivoirien une fiabilité totale quand celui-ci lui fournit des munitions, et la lui retire dès qu'il produit un résultat favorable. Il faudrait choisir. Si les chiffres officiels mentent, le réquisitoire s'écroule faute de preuves. S'ils disent vrai, alors il faut accepter de les lire jusqu'à la dernière ligne. Rappelons au passage ce que signifie l'existence même de ces données. Mesurer les jeunes NEET selon les normes du Bureau international du Travail suppose une administration statistique qui enquête, publie et se soumet à la contradiction. Sous la décennie que M. Lago défend, les enquêtes sur le niveau de vie des ménages se comptaient sur les doigts d'une main, et la dernière de la période a enregistré le pire taux de pauvreté de l'histoire du pays.
L'emploi informel n'est pas le chômage Il faut d'abord dissiper la confusion sur laquelle repose tout l'édifice. Un emploi informel reste un emploi. Le mécanicien de Yopougon qui fait vivre quatre apprentis, la commerçante d'Adjamé qui approvisionne trois étals, le tâcheron qui enchaîne les chantiers travaillent tous les jours et nourrissent des familles. Ce qui leur manque n'est pas l'activité, c'est la déclaration : un contrat, une immatriculation, une couverture sociale, des droits à la retraite. Quand le conférencier annonce que 82,3 % des emplois relèvent de l'informel, il parle donc de gens qui travaillent, et non de gens sans travail. Toute la suite de son propos glisse pourtant vers l'image d'une jeunesse désœuvrée. Les deux réalités ne se recouvrent pas. Le chantier ivoirien porte un nom, la formalisation, c'està-dire faire entrer dans le droit une activité qui existe déjà et produit déjà des revenus. Ce n'est pas le même combat que la création d'un travail qui n'existerait nulle part. Le chiffre qui dit exactement le contraire de ce qu'il lui fait dire Le conférencier brandit ensuite les 82,3 % comme la preuve d'un échec. C'est en réalité le meilleur résultat jamais enregistré par la Côte d'Ivoire.
Les enquêtes de l'INS établissaient l'informalité de l'emploi à 93,6 % en 2016 et à environ 90 % en 2017. La synthèse des indicateurs du marché du travail présentée en décembre 2017 par la Direction générale de l'Emploi, l'INS et l'Agence Emploi Jeunes retenait 92,5 % pour la période 2012- 2016. Passer de 93,6 % à 82,3 %, c'est reprendre onze points sur un mal que le continent entier peine à réduire. Le repère régional achève la démonstration. Le Bureau international du Travail établit à 85,8 % la part des travailleurs africains occupant un emploi informel. La Côte d'Ivoire se situe donc en dessous de la moyenne du continent. Au Sénégal, que personne ne songe à présenter comme un pays en faillite, l'enquête de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie a mesuré 96,4 % d'emplois informels, et le BIT y compte neuf travailleurs sur dix dans l'informalité. Quatorze points séparent Abidjan de Dakar, tous en faveur d'Abidjan. M. Lago aurait pu saluer une tendance. Il a préféré présenter un record comme une faillite. Détail révélateur de la méthode : dans le même document, le taux passe de 82,3 % à 83 %, puis devient « plus de huit emplois sur dix ». Trois formulations pour un seul indicateur, chacune un peu plus sombre que la précédente. L'arithmétique du prestidigitateur Le passage le plus applaudi de la conférence consistait à diviser les 2 869 milliards du nouveau programme par 5,2 millions de jeunes et par quatre ans, pour aboutir à 11 500 francs par jeune et par mois. Le calcul est exact.
Le raisonnement ne vaut rien. Un programme public n'est pas une distribution de billets. Sur le programme précédent, dont l'exécution est publique, 465,89 milliards sont allés à la construction et à la réhabilitation d'infrastructures : 261 structures de formation et équipements de jeunesse sortis de terre, qui serviront pendant trente ans à des générations successives. Divisez un lycée professionnel par le nombre d'élèves qui y entrent la première année et vous conclurez que l'État n'a rien fait pour eux. Appliquons la méthode à son auteur. Le budget de la santé rapporté au nombre d'Ivoiriens donnerait quelques milliers de francs par tête et par an, ce qui permettrait de démontrer qu'aucun hôpital n'existe. C'est la logique du tract, pas celle de l'évaluation.
Les réponses figuraient dans le document qu'il cite
« Les citoyens ont le droit de savoir combien a effectivement été dépensé », a déclaré le conférencier. Ils le savent. C'est écrit dans le communiqué dont il a extrait les 2 869 milliards. Au 31 décembre 2025, le Programme jeunesse du gouvernement affichait un investissement cumulé de 962,16 milliards de francs CFA, ventilés en 492,91 milliards pour l'accompagnement vers l'emploi et l'autonomie, 465,89 milliards pour les infrastructures et 3,36 milliards pour la prévention. Le programme visait 1,5 million de jeunes. Il en a atteint 3 578 262, soit plus du double de la cible. Voilà un ambassadeur du Pacte social qui réclame la transparence en tenant à la main le document qui la lui offre. Il s'est arrêté à la ligne qui l'arrangeait. Même désinvolture sur le reste. Deux chiffres surgissent dans sa conclusion sans la moindre source, alors que tout le reste du texte est scrupuleusement référencé : « à peine un jeune diplômé sur quatre » décrocherait un emploi dans le privé, et l'accès aux marchés s'ajoute soudain aux causes de mortalité des PME, ce que sa propre référence universitaire n'avait pas dit. Quant au fameux « Livre noir », il change de titre entre deux pages du même discours et de date de parution entre le début et la fin de la conférence. On annonce donc les conclusions d'un ouvrage qui n'est pas écrit.