Politique

Cinquante-sept !

cinquante-sept
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Lundi matin, en allant au journal, j'ai fait un calcul que je n'aime pas faire. Vingt-six ans. Je n'avais pas vingt ans en octobre 2000 et j'appartenais à cette génération qui venait de découvrir, la veille de Noël 1999, que les militaires pouvaient prendre le pouvoir chez nous aussi, et qui n'avait encore jamais vu une élection présidentielle disputée. On nous en promettait une. Elle eut lieu le dimanche 22 octobre 2000, sans Alassane Ouattara, sans Henri Konan Bédié, sans à peu près tout le monde, entre un général en treillis et un professeur d'histoire. Deux ans plus tôt, Ahmadou Kourouma avait publié « En attendant le vote des bêtes sauvages ». Nous avions cru que c'était un roman.

La suite, tout le monde la connaît, et c'est justement le problème : tout le monde la connaît et plus personne ne veut la raconter. Le général voulut garder le fauteuil, le peuple descendit dans la rue les 24 et 25 octobre, le général partit, le professeur, Laurent Gbagbo, fut proclamé président. Jusque-là, c'était une histoire de peuple qui se lève, avec ses morts, hélas, mais une histoire qu’on peut tout de même raconter. Puis, les 25 et 26 octobre, d'autres Ivoiriens sont descendus dans la rue à leur tour, les mains nues, pour dire une chose simple : une élection qui a écarté les principaux candidats sans motifs, n'est pas une élection, recommençons. Le nouveau président lui-même parlera plus tard d'une élection aux conditions calamiteuses. Sur le fond, ces manifestants n'avaient donc pas tort. Ils ont seulement eu le mauvais nom de famille au mauvais moment.

Car c'est ainsi que les choses se sont passées, selon les survivants et selon la commission d'enquête des Nations unies qui est venue regarder de près. On a ramassé des jeunes gens à Abobo, à Adjamé, à Yopougon. On les a triés sur leur nom de famille. Sur leur nom de famille. On les a conduits au camp de gendarmerie d'Abobo, et là, on a tiré. Puis on a chargé les corps dans un camion, on a roulé jusqu'à un terrain vague de Yopougon, non loin de la Maison d'arrêt, à la lisière de la forêt du Banco, on a fait décharger les morts par ceux qui restaient, on les a couchés par terre et on a tiré encore. Le même jour, à quelques kilomètres de là, le nouveau président prêtait serment. Deux hommes ont réussi à s'enfuir. Au petit matin du 27 octobre, on en a trouvé un autre, assis sur le tas de cadavres, qui pleurait. Il est mort de ses blessures quelques heures plus tard.

Cinquante-sept. Avant ce vendredi-là, le mot « charnier », pour nous, c'était le Rwanda, c'était la Bosnie, c'était la télévision. Depuis ce vendredi-là, c'est Yopougon. Nous avons appris un mot ce matin-là, et nous ne l'avons jamais désappris.

On nous a promis la justice, naturellement. On nous promet toujours la justice. Il y eut une journée de deuil national, des enquêtes annoncées, des inculpations. Et puis il y eut le procès, à l'été 2001, devant le tribunal militaire. Un procès de gendarmes accusés d'avoir tué cinquante-sept personnes, tenu où, je vous le donne en mille ? Dans un camp de gendarmerie, à Agban. Vous devinez la suite. Douze témoins ont préféré ne pas venir raconter dans une caserne ce qu'ils avaient vu faire par des hommes en uniforme. L'un des accusés a déclaré qu'il avait été surpris d'apprendre qu'il y avait eu un massacre. Le 3 août 2001, les huit gendarmes ont été relaxés. Faute de preuves. Je l'écris sans rire, parce qu'on ne rit pas avec cinquante-sept morts : cinquante-sept corps, pour la justice de ce temps-là, ce n'était pas une preuve. C'était un tas.

Ce tas a fait des petits. Qui n'a pas été puni pour Yopougon s'est senti autorisé pour les rafles de décembre 2000, pour la marche de mars 2004, pour les escadrons de la mort, pour tout ce qui a suivi jusqu'en 2011. Et treize ans après les faits, un journal proche du FPI expliquait encore que ce charnier était un montage. Un montage, avec cinquante-sept figurants qui ne sont jamais rentrés chez eux.

Si je raconte tout cela, c'est qu'il est devenu chic, ces derniers temps, de regretter « ce temps-là ». Le temps de la libre parole, disent-ils, de la Sorbonne et des agoras. Il faudra un jour qu'on nous explique à qui la parole était libre. Aujourd'hui, un opposant peut traiter le chef de l'État de tous les noms à deux heures du matin sur Facebook, appeler au boycott au réveil et dîner chez lui. Rentrer dîner chez soi. C'est tout ce que demandaient les cinquante-sept. Ce n'est pas une faveur du pouvoir, c'est ce qu'on appelle un État de droit, et celui-là ne s'est pas construit tout seul depuis 2011. Il faut avoir connu l'autre côté pour savoir ce que cela vaut.

Vingt-six ans déjà. J'aimerais qu'un jour on lise les cinquante-sept noms sur ce terrain de Yopougon, lentement, à voix haute, devant des jeunes gens de l'âge que ces garçons n'ont pas dépassé. Cinquante-sept. Retenez ce nombre. Ce n'est pas un chiffre, c'est une liste.

Yacouba DOUMBIA