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Opinion

Les paradoxes d’un discours démocratique à géométrie variable

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Dans cet article, Dr Kanaté Dahouda questionne les contradictions d’un discours démocratique à géométrie variable face aux ruptures militaires au Sahel. Il distingue souveraineté nationale et souveraineté populaire et examine les ambiguïtés de certains discours panafricanistes. Il défend finalement un panafricanisme pragmatique, conciliant autonomie, développement, libertés et droit des peuples à choisir leurs dirigeants.

La souveraineté à l’épreuve de la démocratie

Comment peut-on, au nom du souverainisme et du panafricanisme, célébrer au Burkina Faso, au Mali ou au Niger des changements de régime issus de coups d’État militaires, tout en exigeant, dans son propre pays, le respect de la démocratie, des libertés publiques et de l’État de droit ? Le paradoxe est celui d’une démocratie à géométrie variable : ce qui serait dénoncé chez soi comme une confiscation de la volonté populaire peut être présenté ailleurs comme une libération nationale. La démocratie est-elle alors un principe universel, ou un principe que l’on défend ou suspend selon qu’il sert ou contrarie ses convictions politiques ? Pour répondre à cette question, il faut toutefois éviter une lecture simpliste des ruptures intervenues au Sahel. Celles-ci ne résultent pas de la seule ambition militaire : elles ont été favorisées, entre autres, par l’insécurité persistante, les fragilités institutionnelles, la défiance envers les gouvernements civils, mais aussi par le sentiment, largement exprimé, d’une dépendance extérieure, notamment à l’égard de la France, ainsi que par l’aspiration à une plus grande maîtrise des destinées nationales. Ces frustrations expliquent en partie l’adhésion à la rupture ; elles ne suffisent pas pour autant à établir sa légitimité politique. C’est précisément dans cet intervalle que se situe le véritable enjeu : comprendre pourquoi une société en vient à accepter, voire à soutenir, la rupture institutionnelle ne signifie pas renoncer à interroger ce qu’elle produit et au nom de qui elle s’exerce.

La question devient alors plus fondamentale : peut-on invoquer la souveraineté nationale pour justifier la suspension de la souveraineté populaire ? Cette interrogation conduit à distinguer deux notions qui sont trop souvent confondues : la souveraineté de l’État et la souveraineté du peuple. Dans l’idéal démocratique, loin de s’opposer, elles devraient s’articuler et se compléter. La souveraineté de l’État renvoie à la capacité d’un pays à décider de son destin et à exercer librement son autorité sans subir de tutelle extérieure ; la souveraineté populaire, quant à elle, suppose que les citoyens demeurent les détenteurs ultimes de la légitimité politique. Ainsi comprise, la souveraineté de l’État ne trouve sa pleine légitimité que dans l’expression de la souveraineté populaire : l’autorité de l’État procède de la volonté des citoyens et s’exerce en leur nom.

Dès lors, défendre l’autonomie nationale peut être parfaitement légitime, mais cette exigence ne saurait dispenser de répondre à une question démocratique décisive : qui exerce le pouvoir, au nom de qui et avec quelle légitimité électorale ? C’est précisément sur ce terrain que le soutien de certains aux juntes militaires mérite d’être examiné. Frustrés de ne pouvoir accéder au pouvoir par les urnes dans leur propre pays, certains panafricanistes, au nom d’une lecture sélective de la souveraineté nationale, en viennent à cautionner les putschs militaires intervenus au Burkina Faso, au Mali ou au Niger, y voyant moins une rupture de l’ordre constitutionnel qu’un précédent susceptible de nourrir leurs propres ambitions politiques : la conquête extra-constitutionnelle du pouvoir.

Le coup d’État comme raccourci politique

Le coup d’État devient alors un raccourci politique : condamné lorsqu’il contrarie leurs intérêts, il est présenté comme une alternative acceptable, voire souhaitable, lorsqu’il semble ouvrir une autre voie vers le pouvoir, aussi arbitraire et abusif soit-il. Le véritable enjeu apparaît dès lors au grand jour : que devient la démocratie lorsque certains politiciens cessent de croire que les urnes peuvent leur permettre d’accéder au pouvoir ? La contestation d’un système politique est légitime, mais elle ne saurait justifier toutes les ruptures. Contourner durablement le choix des électeurs au motif qu’il ne produit pas le résultat souhaité relève d’une logique de déni démocratique. Par ailleurs, renverser un pouvoir et gouverner un pays sont deux opérations distinctes : la première peut traduire une colère collective ; la seconde exige des institutions solides, une capacité réelle d’action publique et une légitimité durable. L’enjeu n’est donc pas seulement de juger les conditions de la rupture, mais d’examiner ce qu’elle produit, hic et nunc, dans la vie concrète des peuples au nom desquels elle prétend agir.

C’est à ce niveau que l’expérience ivoirienne peut être examinée avec intérêt, sans être pour autant transformée en récit idéal. La Côte d’Ivoire demeure une démocratie perfectible, traversée par ses propres tensions et par des critiques qui peuvent légitimement être formulées et entendues, notamment en matière de croissance inclusive, de compétition électorale, de pluralisme politique et de libertés publiques, dès lors qu’elles s’inscrivent dans une démarche responsable et respectueuse du cadre légal. Au-delà de ces considérations, l’évolution récente du pays invite également à s’intéresser aux choix opérés en matière de gouvernance sous le leadership du Président de la République

La voie ivoirienne sous le Président Ouattara

Sous la présidence d’Alassane Ouattara, la Côte d’Ivoire s’inscrit dans une philosophie de paix, de stabilité et de transformation, fondée sur la consolidation des institutions, la diplomatie, l’investissement et le développement économique. Dans un pays longtemps marqué par les crises politiques et militaires, cette orientation entend rompre avec les cycles de confrontation en faisant de la paix le socle du progrès et de la stabilité le levier du développement. Les investissements dans les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, les mines, les télécommunications, mais aussi dans la sécurité, la santé et l’éducation, traduisent une action publique pensée dans la durée. Au-delà du cas ivoirien, cette expérience invite ainsi à réfléchir au rôle et à la pertinence absolue de la continuité de l’État dans la mise en œuvre des politiques publiques, la consolidation du développement et, plus largement, la construction d’une souveraineté durable.

Cette conception de la souveraineté invite à dépasser l’opposition artificielle trop souvent établie entre souveraineté et démocratie, comme si l’Afrique devait choisir entre l’une et l’autre. La véritable autonomie politique repose au contraire sur la capacité des États à défendre leurs intérêts, à préserver leur liberté de décision et à garantir aux citoyens une participation effective à la définition de leur avenir. Elle trouve ainsi son prolongement naturel dans la démocratie, la bonne gouvernance, la cohésion nationale et une croissance inclusive, autant de facteurs indispensables à la stabilité pérenne et au développement intégral. Pour autant, la souveraineté ne signifie ni repli ni isolement : elle suppose une ouverture au monde fondée sur des partenariats équilibrés, le respect mutuel et la réciprocité. Comme le souligne l’ancien Président béninois Patrice Talon, la souveraineté ne s’oppose nullement à l’engagement international, dès lors qu’un État conserve sa liberté de décision et sa capacité d’action, car « être souverain, c’est être capable de défendre sa position, son intérêt dans un partenariat ». L’enjeu est ainsi de construire une Afrique capable de coopérer sans subir, de s’ouvrir sans se renier et d’exercer sa souveraineté sans sacrifier les libertés publiques.

Le panafricanisme doit ainsi dépasser le langage de la rupture au forceps pour s’affirmer comme un projet républicain au service d’une souveraineté pragmatique : un projet de puissance, de dignité et de responsabilité, fondé sur des États solides, des économies créatrices de valeur et des citoyens libres de choisir leurs dirigeants. Car la démocratie ne peut être à géométrie variable, pas plus que la souveraineté vraie ne saurait justifier la mise à l’écart des peuples ou la confiscation de leur parole et de leur volonté au nom de nécessités militaires, parfois instrumentalisées à des fins idéologiques. La souveraineté ne prend véritablement son sens démocratique que lorsque les principes revendiqués s’appliquent avec la même exigence, y compris dans les situations où ils ne servent plus les intérêts du moment. C’est dans cette fidélité aux principes, même lorsqu’ils deviennent moins avantageux, que résident la véritable cohérence politique et l’exigence première de toute vie démocratique. Une exigence qui fait écho à cette réflexion souvent attribuée à Jesse Ventura, ancien gouverneur du Minnesota : « L’essence de la démocratie, c’est que nous devons accepter des résultats qui vont à l’encontre de nos propres intérêts ».