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Opinion

L’Afrique, la Côte d'Ivoire et les enjeux stratégiques du spatial

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Le spatial constitue à la fois un enjeu scientifique et stratégique, aux applications qui dépassent le seul domaine de l’exploration de l'espace extra-atmosphérique. En Afrique, son évolution soulève ainsi des questions de souveraineté, de développement et d’appropriation technologique. S’appuyant sur des travaux publiés ou en cours de publication, cet article de vulgarisation de Dr. Kanaté Dahouda examine avec perspicacité les ambitions africaines et ivoiriennes dans le domaine spatial, ainsi que les opportunités, les défis et les perspectives qui en découlent.

Un nouvel âge stratégique pour l’espace

Le premier Sommet International sur l’Espace, tenu à Paris les 9 et 10 septembre 2026, illustre l’importance désormais accordée au secteur spatial dans les transformations scientifiques, technologiques et économiques contemporaines. Longtemps associé à l’exploration, aux grandes aventures scientifiques et à la rivalité entre puissances mondiales, l’espace est progressivement devenu un domaine transversal, au croisement de l’innovation technologique, des enjeux économiques et sécuritaires, des communications et de l’information, ainsi que du droit et de la diplomatie. Cette reconfiguration des enjeux spatiaux dépasse désormais le cercle des États historiquement dominants dans le domaine spatial. Elle concerne également l’Afrique, qui ne peut rester en marge d’une évolution susceptible de modifier durablement les équilibres économiques, scientifiques et géopolitiques. 

Plusieurs États africains se sont engagés dans le développement de programmes et de capacités spatiales nationales et poursuivent aujourd’hui leurs efforts pour les consolider et les renforcer. Le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Égypte, le Maroc, l’Éthiopie, le Sénégal et le Gabon comptent ainsi parmi les pays qui développent des initiatives et des capacités dans le domaine spatial, selon des trajectoires et des priorités qui leur sont propres. L’enjeu pour ces pays ne réside pas seulement dans l’accès aux technologies et aux infrastructures spatiales, mais dans leur aptitude à les mobiliser au service du développement. Les infrastructures satellitaires, les données d’observation de la Terre et les systèmes de géolocalisation constituent autant de ressources technologiques susceptibles d’être exploitées pour répondre aux enjeux du développement. Leur exploitation peut donner lieu à diverses applications dans des domaines tels que la sécurité alimentaire, la gestion des ressources naturelles, la surveillance des territoires, la connectivité et la prévention des catastrophes. Intégrées aux politiques publiques et aux stratégies nationales de développement, ces capacités pourraient ainsi contribuer à améliorer les conditions de vie, à renforcer la résilience des territoires et à consolider l’autonomie économique, scientifique et technologique des États concernés.

Ces enjeux prennent une résonance particulière pour la Côte d’Ivoire, dont la participation au Sommet de Paris, représentée par le Vice-Premier Ministre, Ministre d’État, Ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, témoigne de l’intérêt croissant accordé au secteur spatial. Cette présence revêt une portée significative au regard de la création, en 2025, de l’Agence Spatiale de Côte d’Ivoire (ASCI), placée sous la direction générale de S.E. Dr Tidiane Ouattara, expert de renommée internationale dans le domaine des sciences et technologies spatiales. La mise en place de cette institution constitue une étape importante dans la volonté d’Abidjan de donner une assise durable à sa politique spatiale et de l’inscrire dans une vision à la fois continentale et internationale.

Du potentiel spatial africain à la puissance collective

À l’échelle du continent, l’enjeu est désormais de transformer le potentiel spatial en levier durable d’innovation et de transformation économique. Cela suppose de disposer non seulement de technologies et de données, mais surtout des compétences scientifiques et des cadres institutionnels permettant de les convertir en connaissances, en décisions et en applications adaptées aux besoins des populations. Cette articulation entre technologie, savoir et développement constitue l’un des axes majeurs de la réflexion menée par Sékou Ouédraogo, expert du spatial africain et auteur de L’Agence spatiale africaine : vecteur de développement, ouvrage préfacé par le renommé astronaute français, Jean-Loup Chrétien. Il y défend une approche qui dépasse la seule maîtrise technologique pour privilégier la formation scientifique, l’innovation et la coopération, autant de conditions essentielles à l’émergence de capacités spatiales africaines durables.

Cette analyse conduit naturellement à une question plus large : comment transformer ces capacités nationales en une véritable dynamique continentale ? Si le développement spatial exige des expertises et des infrastructures, il repose également sur la capacité des États africains à coordonner leurs moyens. Dans le prolongement des travaux antérieurs. les ouvrages que S.E. Dr Tidiane Ouattara consacre à L’Ambition spatiale africaine et à La Gouvernance de l’espace en Afrique — ouvrages à paraître — s’inscrivent de façon originale dans cette perspective. Ils mettent en évidence l’importance de la mutualisation des compétences et des ressources, de la mise en réseau des acteurs, du partage de certaines infrastructures et données ainsi que de la coordination des investissements, afin de dépasser la dispersion des initiatives nationales et de favoriser l’émergence d’un écosystème spatial africain intégré. Dans cette perspective de structuration progressive du secteur spatial africain, la création de l’Agence spatiale de Côte d’Ivoire constitue une étape importante dans l’évolution du pays dans ce domaine.

L’Agence spatiale de Côte d’Ivoire

L’Agence spatiale de Côte d’Ivoire pourrait surtout contribuer à donner une cohérence d’ensemble à un secteur appelé à se développer à la croisée de la recherche, de l’innovation et de l’activité économique. Son rôle ne consisterait donc pas uniquement à rapprocher des institutions déjà existantes, mais à créer les conditions d’une circulation plus efficace des savoirs, des technologies et des initiatives. Les universités et les centres de recherche pourraient alimenter cette dynamique par la formation et la production de connaissances ; les entreprises et les start-ups, par leur capacité à transformer ces acquis en solutions concrètes. L’Agence aurait alors vocation à faciliter le passage de la recherche à l’innovation, puis de l’innovation à des usages répondant aux besoins du pays. Cette mise en cohérence permettrait d’inscrire le développement spatial dans une logique où la connaissance scientifique devient progressivement un levier d’innovation, de compétitivité et d’action publique.

La nomination de S.E. Dr Tidiane Ouattara comme premier Directeur Général de l’Agence Spatiale de Côte d’Ivoire constitue un choix stratégique susceptible d’impulser une nouvelle dynamique au développement du secteur spatial ivoirien. Fort de son expérience scientifique et internationale, notamment au Canada et au sein de la Commission de l’Union africaine, où il a contribué à la politique spatiale africaine et présidé le Conseil de l’Agence spatiale africaine, il se situe à la croisée de la recherche, de la coopération internationale et de la construction d’une capacité spatiale africaine. Cette expertise constitue un atout pour inscrire les ambitions ivoiriennes dans les dynamiques continentales.

La Côte d’Ivoire se trouve à un moment charnière : la création de l’ASCI ne clôt pas la construction d’une politique spatiale ; elle en ouvre une nouvelle étape, celle du passage du cadre institutionnel à la maîtrise concrète des technologies et de leurs usages. Cela suppose de renforcer simultanément l’éducation, la recherche, la formation des experts et l’investissement technologique, afin de faire émerger des infrastructures et des projets répondant aux besoins de l’économie, de la sécurité, de la défense, de l’environnement et de l’aménagement du territoire. L’ambition est ainsi de faire évoluer le pays du rôle d’utilisateur vers celui d’acteur capable de produire, d’adapter et de valoriser des solutions spatiales.

Cette trajectoire ne saurait se construire en vase clos ni viser une souveraineté absolue, jugée « illusoire » par certains experts. La souveraineté spatiale repose plutôt sur la maîtrise des savoirs, des technologies, des infrastructures et des données stratégiques, sans renoncer à la coopération. L’ancrage régional et continental de la Côte d’Ivoire, renforcé par des partenariats internationaux fondés sur la réciprocité, permettrait ainsi de consolider son autonomie tout en participant à un espace africain intégré de recherche et d’innovation. Le spatial deviendrait dès lors un instrument d’autonomie scientifique et technologique, de modernisation de l’action de l’État et de maîtrise des données indispensables à l’orientation des politiques de portée nationale.

Cette conception du spatial éclaire pleinement la formule de S. E. Dr Tidiane Ouattara : « aujourd’hui, l’espace n’est pas un luxe pour l’Afrique, c’est une nécessité ». Loin d’une quête de prestige, cette nécessité constitue une exigence stratégique. Pour la Côte d’Ivoire comme pour le continent, le défi sera d’en faire un puissant levier de transformation structurelle, capable d’inscrire durablement le progrès scientifique et technologique au cœur du développement socio-économique. 

Dr Kanaté Dahouda, PhD. 

Professeur Titulaire d’Université aux États-Unis, Geneva, New York.