
« Chère Habibous. » C'est par ce surnom que Nady Bamba Gbagbo ouvre la lettre adressée à Me Habiba Touré, porte-parole du PPA-CI, contre qui le procureur de la République, Braman Koné, a annoncé le 16 septembre des poursuites et un mandat d'arrêt pour son implication présumée dans les événements d'octobre 2025. Le texte, écrit-elle, sort du « cadre privé » pour être exposé « au grand jour ». L'épouse de Laurent Gbagbo y console son amie, restée hors du pays, lui promet le retour, « tu rentreras, j'en suis plus que certaine, parce que tu n'as rien fait », et raille un procureur qui, selon elle, « brandit juste un chiffon rouge ». Elle a un mot pour Pulchérie Gbalet, un autre pour les exilés. Jusque-là, rien que du soutien entre proches. Le vrai enseignement de la lettre se trouve à la fin, dans ce que Nady Bamba appelle sa « prière ». Elle souhaite « que toutes ces poursuites soient arrêtées ou que les procédures judiciaires soient accélérées afin de démêler le faux du vrai, de trouver les vrais assassins ». Puis vient la phrase qui devrait faire réfléchir dans les cellules : « ouvrir les portes des prisons pour libérer ceux qui n'ont fait que contester le quatrième mandat ».
Ceux qui n'ont fait « que » contester
Chaque mot compte. Le PPA-CI revendique un millier de cadres et de militants en détention, et Laurent Gbagbo affirmait en novembre 2025, au lancement de l'Initiative pour la libération des prisonniers d'opinion, qu'on les a tous arrêtés « parce que nous avons lutté contre le 4e mandat ». Son épouse, elle, introduit une distinction que le parti s'est toujours refusé à faire. D'un côté, ceux qui se sont contentés de contester, et pour qui elle demande que les portes s'ouvrent. De l'autre, tous ceux dont les dossiers ne se résument pas à une opinion : barricades, incendies, agressions, ces violences de la crise électorale dont elle cite elle-même les lieux, Nahio, Adzopé, Bonoua, Yamoussoukro, sans oublier « le gbaka vert ». Pour ceux-là, pas un mot. Nady Bamba s'incline devant la mémoire des disparus, demande que l'on trouve « les vrais assassins » et, dans la même prière, réclame l'arrêt des poursuites. Il faut choisir. Qui veut les assassins laisse la justice travailler. C'est précisément ce qu'elle fait, dossier par dossier, sans regarder la carte de parti des mis en cause.
Les jeunes au front, les cheffes à l'abri
Reste la question que la lettre contourne : qui a envoyé ces jeunes dans la rue ? Le 10 octobre 2025, le Front commun PPA-CI/PDCI-RDA publie un communiqué signé de sa porte-parole, Me Habiba Touré. La marche du lendemain « aura bel et bien lieu », malgré l'interdiction du préfet d'Abidjan. Dans sa lettre, Nady Bamba raconte elle-même comment son amie a pris le micro du Front commun et comment elle a porté au « chef » le souhait de celle-ci de lire les déclarations. Elle en garde une admiration intacte et sa « fameuse phrase » : « S'il n'y a pas garçon, y'aura femme. » Le jeune Ibrahim Zigui, lui, a fait exactement ce que les cheffes demandaient. Celui que Nady Bamba présentait « comme mon enfant » devant les caméras, le 4 septembre 2025, à la porte de la DST, a été interpellé pour avoir annoncé sur les réseaux sociaux une manifestation au cas où la candidature de l’ancien président Laurent Gbagbo serait rejetée. Il avait par là même occasion menacé la présidente du Conseil constitutionnel. Dix mois de détention, jusqu'à sa liberté provisoire en juillet 2026. Aujourd'hui, l'une des deux femmes est à l'étranger, l'autre à Abidjan, libre d'écrire des lettres.
On connaissait Nady Bamba dans le registre martial. Il affleure encore, dans une menace voilée : « Le jour où "trop sera trop", les gens ne les reconnaîtront pas. » Mais la lettre se termine à genoux : « Que Dieu touche le cœur de nos dirigeants. » Le changement de ton n'est pas une conversion, c'est un tri. Le texte sauve l'amie, plaide pour ceux qu'elle juge innocents et laisse les autres à leur sort, ces militants de base qui ont cru aux mots d'ordre et qui découvrent qu'ils ne figurent même plus dans les prières. Quand comprendront-ils qu'ils servent de moutons du sacrifice aux rêves de Première dame de celle qui les appelle ses enfants ? Militants et militantes du PPA-CI, Nady Bamba Gbagbo vient de vous rappeler cette formule de son époux : "quand on vous envoie, il faut savoir vous envoyer".
Yacouba DOUMBIA