
Entretien.
Expliquez-nous simplement ce qu'est la génétique moléculaire et en quoi elle se distingue de la génétique classique.
La génétique classique étudie ce que l'on observe et sa transmission de génération en génération. La génétique moléculaire, elle, répond à une autre question : quelle est, au niveau de l'ADN, la cause de ce que l'on observe ? On peut par exemple constater qu'un nouveau-né a six orteils. Le généticien moléculaire va chercher à comprendre la cause de cette malformation à travers l'ADN.

« À partir d'un test ADN, il est possible de découvrir un changement qui vous prédispose au cancer »
Comment la génétique moléculaire contribue-t-elle aujourd'hui à améliorer la prévention des maladies en Côte d'Ivoire ?
Sachez que le patrimoine génétique, c'est-à-dire l'ensemble de l'ADN, constitue le plan de vie de l'être humain. Dans ce plan de vie, toutes les informations sont inscrites dès la naissance et pour toute la vie. Parmi ces informations, une erreur peut permettre de prédire certaines maladies et de proposer un plan de suivi pour les éviter.
Pouvez-vous être plus explicite, avec un exemple concret ?
Il peut arriver que vous vous inquiétiez de compter plusieurs personnes atteintes de cancer dans votre famille. Vous faites partie de cette famille, mais vous êtes encore « bien portant ». À partir d'un test ADN, il est possible de découvrir un changement qui vous prédispose au cancer. Il est alors possible, médicalement, de vous soumettre à un protocole de suivi pour éviter la maladie. C'est ce que nous appelons la prévention.

« Un test ADN de paternité ou de maternité coûte 350 000 FCFA pour deux personnes »
Qu'est-ce que l'ADN, concrètement ?
En termes simples, l'ADN est une molécule qui contient les informations qui régissent notre vie. Nous recevons la moitié de cette information de notre père et l'autre moitié de notre mère. C'est la combinaison de ces deux moitiés qui fait l'être humain. Cet ADN est emmagasiné dans ce qu'on appelle les chromosomes, comparables aux fondations d'un bâtiment. L'ADN est la base du plan de vie. Il est constitué de quatre bases azotées, l'adénine, la thymine, la guanine et la cytosine, qui sont les briques de cette fondation.
Combien de « briques » compte alors l'ADN d'un être humain ?
Il y en a 3,2 milliards, et elles sont disposées dans un agencement particulier. Imaginez que ces briques soient de différentes couleurs. La succession de ces couleurs représente des messages bien précis. Si vous déplacez une couleur pour la mettre à la place d'une autre, vous modifiez le message. Il y a alors un risque de dysfonctionnement, c'est-à-dire de maladie.
De quoi a-t-on concrètement besoin pour faire un test ADN ?
Plusieurs sources sont possibles : le sang, la salive, les cheveux, les ongles…
Les deux premières sont les plus riches en ADN. En Côte d'Ivoire, quand on parle de test ADN, on pense automatiquement au test de paternité. Or, l'ADN sert aussi à rechercher, par exemple, la cause d'une maladie, une filiation ou la réponse de l'organisme aux médicaments.
« Je suis expert en ADN agréé auprès du Tribunal de première instance et, sur ordonnance, nous traitons des dossiers pour les tribunaux »
Combien coûte un test ADN de paternité ou de maternité en Côte d'Ivoire ?
Un test ADN de paternité ou de maternité coûte 350 000 FCFA pour deux personnes, le parent présumé et l'enfant. Un test ADN pour une analyse génétique complète, portant sur environ 8 000 maladies, peut aller jusqu'à un million FCFA.
En tant que praticien, êtes-vous régulièrement sollicité pour des tests de paternité ?
Oui, régulièrement. Nous sommes sollicités pour des tests de paternité, des tests dans le cadre de successions, mais aussi des expertises judiciaires. Je suis expert en ADN agréé auprès du Tribunal de première instance et, sur ordonnance, nous traitons des dossiers pour les tribunaux.
Dans le cadre des tests de paternité, quelles statistiques se dégagent ?
Au moins 45 % des tests révèlent que les pères ne sont pas les vrais. C'est étonnant, et cela nous fait comprendre qu'il y a des problèmes. Nous sommes là pour rétablir la vérité et dire ce qui est.
Comment expliquez-vous ces statistiques étonnantes ?
Il n'y a pas d'explication. C'est un fait que nous constatons.

« Pour le moment, je n'ai que l'exemple du Ghana, qui a publié un pourcentage comparable »
Ce chiffre est-il représentatif de toute la population ivoirienne ou seulement des personnes qui sollicitent volontairement un test ?
Ce chiffre n'est pas représentatif de la population ivoirienne. Il est lié au groupe de personnes qui nous sollicitent pour des tests ADN de paternité.
Combien de dossiers ont servi à établir cette statistique, et sur quelle période ?
Au moins 150 cas, depuis que j'ai commencé à faire des tests ADN de paternité en Côte d'Ivoire, en 2023.
Cette proportion est-elle comparable à celle observée dans d'autres pays ?
Pour le moment, je n'ai que l'exemple du Ghana, qui a publié un pourcentage comparable. Mais je ne sais pas sur combien de cas ni sur quelle durée ce résultat a été obtenu
« Chacun est unique et dispose de son patrimoine génétique »
Dans le cas d'un test pour une succession, lorsque le géniteur est décédé et inhumé depuis de nombreuses années, comment la génétique peut-elle régler le problème ?
Nous nous rabattons sur les frères ou les sœurs du défunt pour établir la paternité à la seule condition qu’ils partagent le même père et la même mère. Nous pouvons aussi utiliser les parents du défunt.
Les tests ADN en Côte d’Ivoire sont-ils vraiment fiables ?
Dans le cas des tests d’identification, la fiabilité du test est telle qu’il ne peut pas y avoir deux personnes avec le même profil à part les vrais jumeaux. La singularité génétique dont vous bénéficiez est la vôtre. Chacun est unique et dispose de son patrimoine génétique.
Parlons du coût. Il semble que faire un test génétique coûte très cher. Vous confirmez ?
En 2023, les coûts étaient plus élevés. Aujourd’hui, les prix sont en train de baisser à cause du volume croissant. Les coûts des tests génétiques cliniques dépendent du type d’analyse demandé.
« Les résultats du bilan de santé génétique ne changent pas d’une année à une autre et est valable toute la vie »
A combien estime-ton le coût d’un test génétique clinique ?
Tout dépend de l’exploration à faire. Un bilan de santé génétique peut coûter 750.000 FCFA. C’est un test qui se fait une fois dans la vie, comme tous les tests génétiques
Quelle est la différence entre le bilan de santé génétique et le bilan de santé classique ?
Les résultats du bilan de santé génétique ne changent pas d’une année à une autre et est valable toute la vie. Les bilans classiques sanguins de santé se font annuellement. Car les profils varient continuellement au moment de l’examen. Le bilan de santé génétique est en amont et peut orienter les bilans classiques annuels.
« Il faut regarder dans sa propre structure familiale s’il n’y a pas d’antécédent de maladie »
En quoi ce test de bilan génétique est-il important ?
Il peut prévenir de ce qui pourrait vous arriver comme maladie bien que vous soyez apparemment en bonne santé. Il y’a aussi les tests pharmacogénétiques qui prédisent votre réponse. Ces tests permettent au médecin de vous prescrire le meilleur médicament en termes d’efficacité. C’est pour cela qu’il est préférable de faire son test génétique quand on est encore bien portant. La meilleure utilisation du test génétique, c’est la prévention. Car une fois que la maladie est là, on bascule dans le diagnostic pour trouver une solution thérapeutique.
Comment savoir si on a besoin d’un test génétique ?
Il faut regarder dans sa propre structure familiale s’il n’y a pas d’antécédent de maladie. S’il y a une même maladie qui est partagée dans la famille, il faut penser à faire un conseil génétique pour déterminer si un test génétique est nécessaire.
« Aux Ivoiriens, je veux leur dire que le test génétique n’est pas de la science-fiction »
Comment la génétique moléculaire peut-elle permettre de réduire la mortalité infantile en Côte d’Ivoire ?
S’il y a une intégration dans un programme de santé, il sera par exemple possible de procéder au dépistage systématique des nouveau-nés à travers des tests ADN à la naissance. Cela permettra de détecter des maladies génétiques et de réduire la mortalité infantile.
La génétique moléculaire est-elle enseignée dans nos universités ?
Il faut d’abord commencer par la génétique humaine, ensuite la génétique moléculaire clinique. Pour le moment, ce n’est pas enseigné en Côte d’Ivoire. Je suis prêt à contribuer.
Quels prérequis faut-il avoir pour les jeunes qui veulent apprendre la génétique moléculaire ?
En Côte d’Ivoire, il faut avoir fait des cours en biochimie, en sciences naturelles, en biologie moléculaire pour facilement faire la transition à la génétique humaine et moléculaire clinique.
Quel message pour les pouvoirs publics et les Ivoiriens ?
Aux Ivoiriens, je veux leur dire que le test génétique n’est pas de la science-fiction. C’est réel, utile et fiable. Aux autorités, je veux rappeler que la génétique aide à prédire les maladies, à adapter les soins et à améliorer la santé des populations. C’est un outil stratégique pour la santé, la recherche et pour la souveraineté sanitaire. Il serait intéressant de créer un cadre national pour la médecine génomique. Un pays qui maîtrise cette science maîtrisera la prévention, le diagnostic et la sécurité transfusionnelle.
Source : Le Tam-tam Parleur