Société

Vivre sans la cigarette : Le combat silencieux des ex-fumeurs pour se libérer de la nicotine

vivre-sans-la-cigarette-le-combat-silencieux-des-ex-fumeurs-pour-se-liberer-de-la-nicotine
© Droits réservés
PARTAGEZ
Des fumeurs se sont affranchis de leur addiction au tabac grâce à leur détermination et à des méthodes diverses. Ces anciens fumeurs, à l’issue du deuil d’un vice, se sont réinventés un nouveau quotidien, de nouvelles habitudes de vie.

Ce mercredi 29 avril 2026, comme de coutume après les heures de travail, A.N.S.T s’adonne à son sport favori. Il est 18 h 54, lorsque l’éducateur spécialisé dans ses apparats de sport se lance dans une course à petits pas dans les rues de Bingerville où il réside. Vêtu d’un jogging sombre et d’un teeshirt bleu, le coureur de fait s’engage dans son passetemps favori. Son itinéraire est variable et fonction de son choix. D’ailleurs, il n’en fait pas une fixation. Tout dépend, selon lui, de son inspiration. Ce soir-là, A.N.S.T opte pour les quartiers de Delacel, en passant le Château, Commerce, Nouvelle gare puis Ana. Cette étape franchie, il procède à des étirements, le temps de reprendre la route. « J'ai remarqué que les jeunes qui font du sport régulièrement fument très peu. Le sport, c'est vraiment un bon moyen pour combattre la consommation de cigarettes », explique-t-il.

Cet engagement de l’ex-fumeur pour le sport s’inscrit dans la volonté de préserver sa santé, promouvoir l’inclusion et assurer son développement social. A.N.S.T, âgé de 43 ans, a rompu avec la cigarette en 2021. A l’époque, il n’avait que 39 ans quand la décision de s’affranchir de la cigarette a fleuri dans son esprit. D’un air sérieux, le père de famille quelque peu essoufflé par le footing, nous relate son aventure dans un monde dans lequel il s’est plongé avec avidité au point de le conduire à sa perte. Ce passé, notre interlocuteur ne veut plus en parler mais nous l’en avons persuadé grâce à notre proximité. Le temps est clément à cette heure de la nuit, un vent glacial souffle sur l’ex-capitale du pays, Bingerville. Chose qui n’était pas le cas la veille où il a fait très chaud. A l’issue de quelques échanges empreints de convivialité, le père de famille se résout à nous expliquer que déjà à l’âge de 13 ans, élève en classe de quatrième dans un établissement de la place, il fait l’expérience de la cigarette. Frêle enfant, le petit garçon impressionne ses parents par ses bons résultats scolaires au point où ces derniers, soucieux de son avenir, lui accordent toutes les garanties. Leur objectif est de protéger cette pépite vu son parcours scolaire exceptionnel dont ils sont fiers. Monsieur et madame, d’un commun accord, l’inscrivent à l’internat loin du brouhaha familial. Une nouvelle aventure commence. Désormais, A.N.S.T doit faire face seul à certaines situations primaires.

C’est l’occasion pour le nouveau pensionnaire de faire la connaissance de nouveaux amis. Il intègre d’ailleurs un groupe d’amis avec lequel il partage plus d’intimité. Au fil des jours, l’adolescent ne se sent plus dépaysé car après les études, il passe le clair de son temps avec ses nouveaux amis. Entre copains, on se partage tout. Parmi ses copains, certains sont déjà accros à la cigarette. Chemin faisant, avec l’effet de groupe, A.N.S.T est animé d’un esprit de curiosité. Il tire sa première bouffée de tige puis commence à s’habituer à la cigarette. « C'est vraiment l'effet de groupe. On était à l'internat, et dans notre bande d'amis, fumer donnait l'impression d'être plus grand, plus mature. Voilà, c'est aussi simple que ça », raconte-t-il.

Les années passent; une nouvelle habitude s’installe

Des études secondaires en passant par les études universitaires puis à la vie professionnelle, l’enfant, devenu adulte, garde les séquelles d’une aventure héritée de l’internat. Il se souvient encore de ces temps à griller une cigarette par jour puis un paquet à un rythme effréné. « Je fumais à un rythme ou tout dépendait de mon inspiration du jour », confie-t-il. Rien ne justifie aujourd’hui l’acte de l’éducateur spécialisé désormais majeur jouissant d’autonomie financière. Outre les premiers arguments qui l’ont conduit à fumer la cigarette, il doit faire face à nouveau au stress du boulot et à l’envie de changer les idées. En réalité, pour A.N.S.T rien ne change dans le quotidien au point où il prend la résolution de mettre un terme à la consommation de cigarettes. « Honnêtement, ça ne s'est pas fait du jour au lendemain. C'était très progressif, sur environ cinq ans, avec des rechutes.

Des arrêts de quelques jours, parfois des mois, puis je recommençais. Ce qui m'a vraiment aidé, c'est d'arrêter petit à petit les sorties en soirée et de me retrouver davantage avec des non-fumeurs. Comme ça, je n'étais plus exposé à ce qui déclenchait l'envie. L'arrêt définitif, c'était en 2021. J'avais 39 ans » révèle-t-il. Le fonctionnaire résidant à Bingerville reconnaît que le sevrage comportemental n’a pas été de tout repos. « Il n'y a pas vraiment un moment pire qu'un autre. Mais ce qui était le plus difficile pour moi, c'était après les repas copieux, surtout les repas gras, l'envie était là, automatiquement. Et les sorties en soirée, c'était compliqué aussi. La bière, les cocktails que j'aime bien. Tout ça allait avec la cigarette dans ma tête. C'est d'ailleurs en soirée que je fumais le plus. Je pouvais facilement finir un paquet de vingt cigarettes dans la nuit » se souvient ce père de famille.

Temps de regrets et de relance

À 43 ans et avec du recul, l’exfumeur ne croit pas aux arguments avancés par des fumeurs pour justifier leur consommation de cigarette. Toutefois, il reconnaît que la cigarette lui a servi de tremplin pour se relaxer. « Pour un fumeur, la cigarette détend, c'est réel. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que ce n'est pas la cigarette en ellemême qui détend. Elle calme simplement le manque lié à l'addiction. C'est une nuance importante » s’empresse-t-il d’ajouter En dépit de ce passé de fumeur, l’éducateur se réjouit de ne pas traîner de maladie tout en regrettant amèrement cette expérience qui, en réalité, n’en valait pas la peine pour lui. « Oui, beaucoup de regrets. J'ai l'impression d'avoir gâché une partie de ma jeunesse. Je n'aurais vraiment pas dû commencer, parce qu'objectivement, il n'y a aucune raison valable de fumer. Aucune. Je n'ai pas de signes de maladie », soutient-il.

D’un tour de parole A.N.S.T lance un message pressent à l’endroit des jeunes. « Ne jamais commencer. C'est mon premier conseil et c'est le plus important. La cigarette n'a rien de valorisant. Tout est négatif pour la santé, pour le portefeuille”, insiste-t-il. A l’instar d’A.N.S.T, plusieurs ex-accrocs au tabac convergent vers le sport dans le but d’oxygéner les poumons avec des "minutes gagnées". Fred N’Guessan plus connu sous le pseudonyme de “Fred le Baoulé » est vidéaste, réalisateur de films institutionnels. Il s’est mis au sport pour effacer les pages sombres de son histoire avec la nicotine. C’est le temps de la relance pour lui, question de se faire une meilleure santé. Cet après-midi du mardi 5 mai 2026, nous avons pris attache avec cet ex-fumeur résidant à Abatta où il mène en toute tranquillité ses tâches quotidiennes. Lui aussi s’est résigné à courir pour faire du sport. Après des minutes d’échanges à son domicile, Fred file dans sa chambre et ressort en tenue de sport. Le top départ est donné pour le CHU de Cocody. Après sa séance de course, il procède à des étirements pour détendre ses muscles. « J'arrive à faire mon sport en semaine. Je parcours au moins 7 à 10 kilomètres par semaine. Je ne manque jamais de faire mon sport. Ça me relaxe et je me sens mieux qu’avant. Je parcours plusieurs kilomètres pour aspirer l’air frais.

Je n'ai aucun problème de santé. Ma tension est normale », se réjouit-il. Il profite de la situation pour partager ses ressentis. Fred explique avec un brin de remords, que sa première expérience avec la cigarette remonte aux années 2001 alors qu’il était élève au second cycle à Bouaké. « J'étais en classe de seconde à Bouaké quand j'ai eu mon premier zéro en physique-chimie. Pourtant c'était une matière que j'aimais beaucoup. Quand je suis rentré à la maison, j'ai fumé ma première cigarette qui m'a mis KO. J'ai dormi, ma mère m'a trouvé et elle a vu mon état. Ça m’a fait de la peine. J’ai fait une pause avant de me remettre à fumer à partir de 2008-2009. Quand j’ai intégré le milieu de la communication où il y a tout ce qui est vidéo, j'ai commencé à fumer, j'étais jeune. À chaque sortie dans des maquis, boîtes de nuit, j'enchaînais les cigarettes », confesse-t-il.

Quand la liberté n’a pas de prix

Petit à petit, Fred atteint un niveau où il est à fond dans le tabac. Le succès de son activité aidant avec les gros marchés, il fume à un rythme effréné dans le but de gérer les stress. « Je pouvais fumer un paquet par jour. Et après ça, je pense que c'est en 2022 que je vais passer à un rythme où je fumais deux paquets, trois paquets par jour » regrette amèrement notre confident. Les yeux presque chargés de larmes, il se réjouit de son initiative personnelle de mettre fin à la consommation de cigarettes. « C'est une initiative personnelle. Je me suis dit pourquoi je dois être prisonnier de quelque chose. Parce qu'il y a un moment, je ne pouvais plus m’en passer, je ne pouvais pas prendre une bière sans fumer cinq ou six cigarettes. Je ne pouvais pas manger sans fumer. Je me suis dit pourquoi être prisonnier d’une telle chose. Et puis, un bon matin, j'ai arrêté la cigarette », annonce-t-il.

Cette addiction de Fred à la cigarette, ne sera pas sans conséquence. Il contracte une toux qu’il parvient à guérir grâce au respect des prescriptions des médecins. Ce mauvais souvenir, l’ex-fumeur nous le partage pour démontrer l’ampleur de la dépendance et la difficulté de s'en libérer. Fort de son expérience dans le cercle des fumeurs, il a une pensée pour ceux qui peinent à se défaire de la nicotine surtout pour les élèves et à ces personnes qui veulent s’y essayer. « Fumer, ce n'est pas quelque chose que je peux conseiller à quelqu'un », avertit ce dernier. Et d’ajouter: « Dieu merci, la cigarette ne m'a pas laissé de séquelles. On ne fume pas par effet de mode. Si j'ai un message à adresser aux jeunes, c'est de ne pas chercher à imiter qui que ce soit. N'essayez pas parce qu'une fois que vous essayez, vous allez rester dedans. A ceux qui veulent quitter et qui n’y arrivent pas, je dirai qu’il ne faut pas attendre qu'il y ait des soucis de santé avant d’arrêter. La manière dont tu as pris la décision pour dire que tu vas essayer, Il faut avoir ce courage de prendre la décision d’arrêter », conseille-t-il.

Lourd tribut d'une addiction vaincue

Amara C. tient bon dans l’épreuve qu’il traverse en ce moment après s’être mis le doigt dans l’engrenage. Six ans plus tôt, cet ex-homme d’affaires prend la ferme résolution de s’affranchir du tabac. Une substance qu’il a consommée à flot. Sans la moindre modération. Pour Amara, le goût du tabac n’avait plus de secret car il a tout essayé. Il se souvient qu’au sommet de la gloire, ses partenaires lui rapportaient dans le cadre de leurs missions à l’extérieur, des variétés de cigares, chichas, cigarettes électroniques, etc., qu’il prenait plaisir à griller entre deux rendez-vous, ou pendant des ambiances festives entre amis ou encore après un copieux repas. « Je me rappelle encore ces années où tout semblait bouger autour de moi. Il est arrivé des moments où le tabac n’avait pas de limite. Je fumais tant que j’en avais l’envie. Il fallait vaincre le stress quotidien et aussi jubiler avec le tabac. On se sent fort derrière ces substances mais après, il y a la réalité qui te rappelle le contraire que tu refuses d’admettre », confesse-t-il.

La décision d’Amara de renoncer à la nicotine, n’a pas été un exercice facile comme il se souvient encore. Cependant avec les encouragements des siens, en particulier ceux de son épouse, le sexagénaire parvient à inverser la tendance. La période de sevrage coïncide avec la crise postélectorale de 2010. Il subit de plein fouet les affres de la guerre avant de s’exiler au Bénin. Malheureusement, pour lui son business dans l’import – export périclite. De retour au pays, A.C est confronté à la réalité du terrain, désormais au chômage, ce dernier bénéficie de temps à autre des bienfaits de certains de ses « bons petits » ou personnes anonymes qu’il a, lui aussi, assistés un de ces jours et qui lui sont restés fidèles. « J’ai foi que je vais reprendre mes activités surtout que la période est propice pour les affaires », lance-t-il avec un petit sourire. Ce dont notre interlocuteur est incertain c’est d’être au mieux de la forme comme par le passé. Les revers du tabac lui ont imposé une autre forme de vie. Il est atteint de l'anorexie. « Je n’ai plus l’appétit comme par le passé. Je n’ai pas faim et la nourriture ne me dit absolument rien. Et puis ma libido a aussi diminué. Ça fait que quand je fais l'amour, je ne suis plus efficace. Cet état me donne une faiblesse sexuelle. Aussi souvent je sens que j’ai une mauvaise haleine. J’ai essayé les bains de bouche mais pas grande chose. Quand je marche sur une longue distance, je suis étouffé », nous confie-t-il.

Dr Kouadio Affoué Hélène épouse Godji, médecin-chef spécialiste du tabagisme : « les lésions irréversibles peuvent restées visibles à vie »

Dr Kouadio Affoué Hélène épouse Godji, médecin-chef spécialiste du tabagisme, affirme que chez les ex-fumeurs « les marqueurs inflammatoires diminuent rapidement dans le sang mais certaines traces persistent dans les tissus pulmonaires et vasculaires pendant des années ». Toutefois, « les effets, réversibles. Comme l’inflammation bronchite s’atténue en quelques mois. Tandis que les lésions irréversibles, comme la bronchopneumopathie chronique obstructive, stéroscholorose peuvent restées visibles à vie ». Le professionnel de santé, soutient qu'un ex-fumeur conserve à différents dégrés des traces « inflammatoires du tabagisme dans le sang ou les tissus. À court terme, affirmé -t-elle, le monoxyde de carbone est éliminé en 24 à 48 H, la nicotine et les irritants disparaissent en 2 ou 3 jours, les inflammations bronchites aiguës diminuent progressivement en quelques semaines, la toux et les sécrétions de mucus souvent présentes d’un à deux mois, lié à une régénération des cils bronchites.

À moyen terme, elle indique une amélioration progressive de la fonction pulmonaire sur 6 à 12 mois. A ce niveau, les marqueurs inflammatoires reviennent à la normale en 1 à 2 ans chez la majorité des ex-fumeurs et l’hyper réactivité bronchite peut persister plusieurs années chez les sujets ayant développé une bronchopneumopathie chronique obstructive. Malheureusement, chez des cas, à long terme, la bronchopneumopathie chronique obstructive qui est une inflammation chronique et un redemollage irréversible des bronches ne disparait pas totalement. La stéroscholorose qui est une rigidité artificielle et un dépôt inflammatoire persiste même si le risque cardio-vasculaire diminue de moitié après 5 ans. Le patient peut se retrouver avec un cancer pulmonaire, le risque baisse progressivement mais reste environ 2 fois plus élevé même 20 ans après l’arrêt par rapport à un non-fumeur. Docteur Godji s’est voulue très précise en insistant sur le fait qu’il n’existe pas de dépistage systématique obligatoire en Côte d’Ivoire.

Cependant, un scanner thoracique basse dose annuelle uniquement peut s’effectuer chez les personnes à haut risque, dont l’âge varie entre 50 et 74 ans qui sont sevrés depuis moins de 10 ans avec un passé tabagique lourd. Aussi, est-il vivement conseillé aux patients une exploration fonctionnelle respiratoire (EFR) qui est un ensemble d'examens médicaux non douloureux destinés à évaluer les capacités respiratoires d'un individu, au cas unique où les symptômes ou antécédents respiratoires sont présents. « Il y a un suivi médical régulier qui est essentiel pour dépister les éventuelles complications cardio-vasculaires et respiratoires. Le mieux c’est d’en discuter avec son médecin traitant qui va adapter la surveillance à votre profil de risque », recommande-t-elle. Concernant le risque d’infarctus de myocarde que redoutent plusieurs ex-fumeurs, Docteur Godji relève que bien que le risque peut effectivement diminuer à 50%, un an après l’arrêt du tabac, la situation peut connaitre des complications avec des patients.

Elle est fonction de plusieurs facteurs en rapport avec le passif du tabagiste, son âge, des commodités ou de son état cardio-vasculaire initial. « Ce qu’on observe pour les patients qui ont une pathologie cardiaque antérieure stable, et qui ont arrêté de fumer, c’est une réduction de 44% du risque d’évènement cardio-vasculaire c’est-à-dire infarctus ou décès en rapport avec un problème cardio-vasculaire. La première année de l’arrêt du tabagisme on observe des bénéfices. On a une réduction partielle mais cette réduction ne peut être bénéfique que si le fumeur arrête totalement de fumer », dit-elle. Et d’ajouter: « Le tabac agit comme un accélérateur artificiel métaboliste par la nicotine et l’induction axiomatique donc à l’arrêt le métabolisme revient à son rythme naturel. Ce qui peut entrainer une prise de poids et modifier le fonctionnement ou l’activité de certaines substances dans l’organisme ». Le tabagisme est un véritable prédateur pour la santé au point de prendre toute la place une fois que le fumeur l’invite dans son corps ou partage la fumée à son entourage. Il traque sur son passage la santé physique et psychique et fait des ravages chez le consommateur et son entourage. Raison pour le médecin d’insister sur le fait que le tabagisme est une affaire sérieuse. L’État de Côte d’Ivoire, qui a pris des lois et des décrets, doit jeter un regard critique sur le cas du tabagisme passif dont les mesures ne sont pas respectées