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Restitutions coloniales des manuscrits : Quand la mémoire africaine dort en France

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Alors que la France s’apprête à voter une loi-cadre sur la restitution des biens culturels issus de la période coloniale, le débat public reste largement centré sur les œuvres spectaculaires. Statues, trésors royaux ou objets d’apparat occupent le devant de la scène médiatique.

Pourtant, un patrimoine moins visible mais tout aussi essentiel demeure dans l’ombre : les manuscrits africains conservés dans les institutions françaises. En effet, comme le rappelle l’historienne Elara Bertho, ces documents , Corans, traités religieux, chroniques historiques ou recueils de poésie , représentent bien plus qu’un héritage matériel. Ils incarnent la mémoire intellectuelle de sociétés ouest-africaines dont la voix a été marginalisée par la colonisation. Autrement dit, leur absence des pays d’origine ne prive pas seulement les chercheurs locaux de sources précieuses, elle contribue aussi à une histoire racontée principalement depuis l’Europe.

Prenons l’exemple de la « Bibliothèque de Ségou », saisie en 1890 lors de la capture d’El Hadj Oumar Tall au Mali. Ce fonds, légué par le général Archinard, rassemble près de 500 manuscrits aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France. Or, loin d’être de simples reliques, ces textes témoignent d’un espace intellectuel africain connecté aux grands centres savants du monde islamique, du Maroc à l’Égypte. Ainsi, leur maintien en France a contribué à invisibiliser ces circulations savantes dans les récits historiques dominants.

Par ailleurs, de nombreux manuscrits saisis lors des campagnes contre Samory Touré dorment encore dans des bibliothèques françaises, à Caen, La Rochelle ou Bordeaux. Souvent mal catalogués, parfois réduits à la mention vague de « feuillets en arabe », ils restent inexploités. Ce manque de valorisation souligne un paradoxe . La France conserve un trésor intellectuel qu’elle ne met pas en lumière, tandis que les pays d’origine en sont privés.

Dès lors, la restitution de ces manuscrits ne se limite pas à une question patrimoniale. Elle ouvre la possibilité d’une réécriture de l’histoire fondée sur des sources produites en Afrique de l’Ouest. Dans un contexte où les pays du Sud revendiquent une place croissante sur la scène culturelle mondiale, ce débat dépasse le cadre muséal. Il révèle les déséquilibres persistants dans la circulation des savoirs et la volonté de redonner aux sociétés africaines la maîtrise de leur mémoire.