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Opinion

« Madame la ministre, ne laissez pas votre réforme tuer ceux qu’elle prétend protéger ! »

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Madame la Ministre Françoise Remarck, le 23 décembre 2025, vous présentiez au Musée des Civilisations un arrêté que vous avez voulu porteur d’un cadre « clair, sécurisé et moderne » pour le spectacle vivant en Côte d’Ivoire. 

L’intention est juste : la sécurisation contractuelle des artistes, la lutte contre la fraude billetterie, la mise aux normes de sécurité des salles : personne, dans ce secteur, ne conteste la nécessité de professionnaliser. Mais une réforme ne se juge pas à ses intentions. Elle se juge à ce qu’elle produit sur le terrain. Et sur le terrain, Madame la ministre, ce texte, en l’état, ne va pas professionnaliser le spectacle vivant ivoirien. Il va le concentrer entre quelques mains ! 

Dix millions de francs CFA de frais et de caution pour devenir producteur ? Neuf millions et demi pour devenir diffuseur ? À qui s’adresse réellement cette barrière ? Pas aux acteurs déjà installés, aux groupes adossés à des capitaux solides ou à des partenaires étrangers. Non ! Eux signeront le chèque sans sourciller. Elle s’adresse à la jeune promotrice qui monte un festival de quartier à Yopougon, au collectif qui organise des soirées slam à Bouaké, au producteur indépendant qui découvre un artiste avant que les grandes structures ne s’y intéressent. Elle me bloque moi qui finance mes événements sur fonds propres, sans accompagnement institutionnel ! Moi comme de nombreux autres jeunes promoteurs ! C’est nous, ce sont eux, Madame la Ministre, qui font vivre le spectacle vivant ivoirien ces quinze dernières années. Pas parce que les moyens, mais parce que l’audace et la créativité ! 

Une réforme qui transforme cette audace en délit puisqu’exercer sans licence exposera désormais à des amendes jusqu’à 5 millions de F CFA et à la fermeture, ne professionnalise pas le secteur. Elle l’euthanasie par le bas. Et puis ! La CODELES ne doit pas devenir un guichet du pouvoir ! La création d’une commission de neuf membres chargée d’instruire les licences, d’homologuer les salles et de statuer sur les sanctions est, en soi, une bonne idée si et seulement si sa gouvernance est irréprochable. 

Mais l’histoire de la régulation administrative en Afrique de l’Ouest nous enseigne une chose : quand un organe unique concentre l’instruction, l’homologation et la sanction, sans obligation de transparence sur les critères, sans voie de recours indépendante, sans représentation réelle des petits opérateurs en son sein, il devient un point de passage obligé que l’on peut instrumentaliser pour favoriser des proches, écarter des voix dérangeantes, ou tout simplement ralentir ceux qui n’ont pas les bons réseaux.

Madame la ministre, la question n’est pas de savoir si vous-même avez cette intention. Elle est de savoir si le texte, tel qu’il est rédigé, empêche structurellement que cela arrive. Aujourd’hui, il ne l’empêche pas. Une réforme peut protéger sans exclure. Il existe des voies, éprouvées ailleurs, pour atteindre vos objectifs sans sacrifier les petits acteurs : Il faut actionner un barème progressif, pas un droit d’entrée unique. La France, le Sénégal et d’autres juridictions graduent les exigences financières selon le chiffre d’affaires, la capacité de la salle ou le nombre d’événements annuels. 

Un promoteur qui organise trois événements par an dans une salle de 150 places ne devrait pas payer le même ticket d’entrée qu’un tourneur qui gère des tournées régionales. On peut parler de licence “junior” ou d’incubation. Ce serait par exemple un statut transitoire, à frais réduits, pour les nouveaux entrepreneurs et les structures culturelles associatives, valable deux ans, avec accompagnement à la montée en conformité plutôt qu’exclusion immédiate. Ou encore un fonds d’accompagnement à la mise aux normes, alimenté en partie par les frais de licence des grands opérateurs (B et C), pour financer l’homologation des petites salles hors d’Abidjan plutôt que de leur demander de financer seules des plans certifiés et des certificats incendie.

Un délai différencié selon la taille de la structure. Six mois pour se mettre en conformité sur la licence, l’homologation de salle et la billetterie électronique simultanément, c’est un calendrier pensé pour des structures déjà organisées. Pour les autres, il faut un phasage.

Une CODELES à composition élargie et à décisions publiées, incluant des représentants élus des petits producteurs et diffuseurs, avec publication systématique des critères d’attribution et des motifs de refus. Ce qui est en jeu Madame la ministre, vous avez raison de vouloir sécuriser un secteur trop longtemps informel. 

Mais un secteur qui se formalise en perdant ses talents émergents, ses formats indépendants et sa diversité territoriale n’est pas un secteur professionnalisé. C’est un secteur appauvri, rendu plus présentable sur le papier, mais moins vivant dans les faits.

La culture ivoirienne s’est construite par le bas dans les cours, les caves, les petites salles, avant de remplir les grandes scènes. 

Une réforme qui ferme cette porte d’entrée n’aura pas professionnalisé le spectacle vivant : elle en aura verrouillé l’avenir.

Nous ne demandons pas le statu quo. Nous demandons une réforme qui protège sans exclure, qui sécurise sans concentrer, qui professionnalise sans confisquer. 

Le secteur est prêt à être votre partenaire dans ce chantier à condition d’y être associé avant, et non après, que le texte ne devienne irréversible.

Charles N’deffo, jeune promoteur culturel indépendant