
La vaste cour à l'entrée de la Commission électorale indépendante (CEI), sise à Cocody deux plateaux, résonne de murmures retenus. Depuis le 25 juillet, c’est ici que se joue une partie de l’avenir de la Côte d’Ivoire. Sous un protocole strict, chaque dossier de candidature est reçu avec une solennité qui contraste avec la rareté des prétendants. Après près d’un mois, à la date du 21 août, seuls huit candidats se sont officiellement signalés.
Une cérémonie réglée au cordeau
Le rituel ne varie pas. À l’entrée, la délégation est guidée par les agents de la CEI. Dans la grande salle de réception, drapeaux ivoiriens et effigies institutionnelles rappellent la gravité du moment. Puis, vient l’instant crucial : le dépôt officiel du dossier, reçu par Kouamé Adjoumani Pierre, secrétaire permanent de la CEI, flanqué de ses adjoints Émile Ebrottié, premier secrétaire permanent adjoint et porte-parole et Doumbia Soumaïla, deuxième secrétaire permanent adjoint. Le tout, dans un silence à peine troublé par le crépitement des flashes et le froissement des chemises cartonnées. Chaque dépôt est un acte républicain. Les candidats sont conscients du poids historique de ces instants.
Le dossier incomplet mais symbolique de Coulibaly Dignako
Ce jeudi après-midi, la scène s’anime un peu avec l’arrivée de Coulibaly Dignako, président du Parti social-démocrate ivoirien (PSDI), membre de la coalition CAP-Côte d’Ivoire. En costume sombre, entouré d’une petite délégation, il avance d’un pas ferme, mais sans illusions. Son dossier, déposé sous les caméras, est incomplet : ni fiches de parrainages, ni liste des parrains, encore moins le reçu de cautionnement de 50 millions de Fcfa. Mais pour lui, l’essentiel est ailleurs. « Ma candidature est une candidature de contestation », martèle-t-il devant les journalistes. Sa voix, posée mais ferme, tranche avec la froideur administrative qui prévaut. Il dénonce un système électoral qu’il juge « profondément injuste », rappelant qu’un simple citoyen payé au SMIG (75 000 F CFA) devrait économiser 82 ans, sans manger ni boire, pour espérer réunir les 75 millions exigés. « Nous savons que notre voix est modeste, reconnaît-il, mais nous voulons interpeller la nation et dénoncer des pratiques qui n’ont rien de démocratique », conclut-il sous les regards mi-curieux, mi-sceptiques de quelques observateurs.
L’acte de foi de Kouety Tra Bi Olivier
Quelques minutes plus tard, l’atmosphère change avec l’arrivée de Kouety Tra Bi Olivier. Accompagné d’une poignée de militants du Cercle National Patriotique pour une Côte d’Ivoire Nouvelle (CNPCIN), il salue chaleureusement le personnel de la CEI avant de passer au rituel du dépôt de son dossier. L’homme, visiblement ému, prend la parole devant les micros : « La Côte d’Ivoire revient de loin, elle a traversé des crises douloureuses. Notre candidature porte un message de paix, de cohésion sociale et de vivre-ensemble ». Son discours séduit par son ton rassembleur. Pas de dénonciations, mais un projet de société détaillé. Allocation mensuelle pour les chômeurs d'un montant de 120 000 Fcfa à 200 000 Fcfa, soutien aux planteurs de cacao, réduction des factures d’eau et d’électricité. « La violence n’est pas un projet de société », répète-t-il, les yeux brillants. Le message fait mouche auprès de ses partisans.
Jean-Louis Billon, le poids lourd du jour
La matinée avait déjà été marquée par un autre moment fort : le dépôt du dossier de Jean-Louis Billon, député de Dabakala et cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Costume bleu nuit impeccable, l’ancien ministre s’avance avec assurance. Derrière lui, une délégation fournie de cadres du parti et de sympathisants. « C’est l’aboutissement d’un long processus, d’une réflexion profonde », déclare-t-il après avoir signé les registres. Pour Billon, le temps est venu d’un passage de témoin générationnel : « Il est temps que la Côte d’Ivoire soit gouvernée par ceux qui sont nés après les indépendances ». Son propos résonne à l'entrée, empreint d’une ambition assumée. Soutenu par le Congrès démocratique (CODE) et fort d’un parrainage largement au-dessus du seuil requis, il apparaît comme l’un des candidats sérieux du scrutin.
Une salle d’attente presque vide
Mais au-delà de ces instants solennels, un constat s’impose : la CEI ne croule pas sous les dossiers. Dans l’espace réservé au traitement des fichiers de parrainages, les agents attendent toujours. Chaque candidat a pourtant reçu un kit de 100 terminaux équipés de fichiers Excel pour la collecte des signatures. Mais rares sont ceux qui ont pu rassembler le précieux quota. Pour l’instant, les candidats se bousculent surtout dans les déclarations, pas dans les parrainages. Chacun a conscience que le vrai test viendra entre les 24 et 26 août, date de clôture des dépôts. Qui aura réuni tous les parrainages requis ? Qui aura payé la caution de 50 millions ? Et surtout, qui sera finalement validé pour figurer sur le bulletin d'octobre prochain ? Pour l’heure, le hall feutré de la CEI continue d’accueillir, au compte-gouttes, les prétendants à la magistrature suprême. Certains viennent avec l’assurance des grands partis, d’autres avec la fougue des outsiders ou la colère des contestataires. Tous, pourtant, écrivent une page de l’histoire électorale ivoirienne. Chacun avec son style. Ses espoirs et ses doutes.