Politique

Gbagbo, ou l'art de légiférer depuis les gradins

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Il fallait y penser. Et comme souvent, c'est Laurent Gbagbo qui y a pensé. Vendredi 17 juillet, l'ancien président a doté le Parti des peuples africains-Côte d'Ivoire d'un organe de contre-proposition parlementaire. Une structure flambant neuve, chargée d'analyser les projets de loi soumis à l'Assemblée nationale, d'en évaluer l'impact et de formuler des positions alternatives. Un état-major législatif au grand complet. Il n'y manque qu'un détail, mais il est de taille : le PPA-CI ne compte aucun député. Pas un. Zéro siège à l'hémicycle.

On savait le Woody d'Abidjan coutumier des coups d'éclat. Le voilà qui nous gratifie d'un numéro de trapèze volant exécuté sans filet et, détail piquant, sans chapiteau. Car enfin, résumons l'affaire pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents : le PPA-CI a refusé d'aller aux législatives. Choix souverain, assumé, revendiqué même. Le parti a préféré la politique de la chaise vide à la bataille des urnes. Soit. Mais voilà qu'aujourd'hui, le même parti crée un organe pour surveiller, décortiquer et contredire le travail d'une Assemblée où il a choisi de ne pas siéger. C'est un peu comme refuser de monter dans le bus et prétendre en tenir le volant depuis le trottoir.

Le nom même de la créature mérite qu'on s'y arrête : « organe de contre-proposition parlementaire ». Parlementaire, vraiment ? Le mot est joli, mais il souffre d'un léger défaut de fabrication. Pour faire du parlementarisme, il faut, sauf erreur, des parlementaires. Or le PPA-CI n'en a point, par sa propre volonté. Ce que le parti vient d'inventer, c'est donc le parlementarisme sans Parlement, la contre-proposition sans proposition de siège, l'amendement par communiqué de presse. Une première mondiale, sans doute. Les grandes démocraties nous envieront cette trouvaille : pourquoi s'embarrasser d'élections quand on peut légiférer depuis le siège de son parti ?

Soyons honnêtes une seconde, car la chronique n'interdit pas la lucidité. Qu'un parti politique suive le travail législatif, étudie les textes et nourrisse le débat public, rien de plus légitime. C'est même le service minimum de toute formation qui se respecte. Mais alors, une question toute simple se pose : à quoi bon construire une doublure de l'Assemblée quand on a refusé d'entrer dans l'original ? La tribune existait. Elle s'appelait la campagne électorale, puis l'hémicycle. Le PPA-CI a décliné l'invitation. Et le voici qui bricole, six mois plus tard, un Parlement bis dans ses locaux, avec vue imprenable sur celui, le vrai, où se votent les lois de la République.

Car c'est bien là l'aveu que dissimule mal ce « coup de génie ». En créant cet organe, le PPA-CI reconnaît, sans le dire, que la chaise vide a un prix. Que l'absence n'est pas une stratégie mais une abstention prolongée. Que pendant que l'on théorise le boycott, les textes s'écrivent, s'amendent et s'adoptent sans vous. La nature politique a horreur du vide, et le parti de Laurent Gbagbo vient de découvrir, un peu tard, que celui qu'il a lui-même creusé s'est refermé sur lui. Alors on improvise. On invente des structures. On se donne l'illusion d'exister là où l'on a choisi de ne pas être.

En attendant, les lois continueront de se voter là où elles se votent : dans l'hémicycle, par ceux qui ont affronté le suffrage des Ivoiriens. Ceux qui ont préféré les gradins pourront toujours commenter le match, siffler les actions et proposer des compositions d'équipe imaginaires.

Yacouba Doumbia