
Au Sahel, l’or est devenu le nerf de la guerre. Lorsque ce métal précieux ne finance pas directement le conflit, son exploitation ainsi que l’écosystème minier qui l’encadre alimentent plus que tout autre secteur les dynamiques de l’instabilité régionale. Dans un rapport intitulé Extraction sous le feu : comment l’exploitation minière redéfinit les conflits au Sahel central et publié ce 22 juillet, Armed Conflict Location & Event Data (Acled) retrace le combat auquel se livrent les différents acteurs du conflit pour le contrôle des mines. Dans ce travail d’investigation précis et chiffré, l’ONG, spécialisée dans l’analyse des données relatives aux violences politiques à travers le monde, s’est penchée sur une décennie d’incidents sécuritaires liés à 44 sites miniers répartis dans les trois pays qui composent aujourd’hui l’Alliance des États du Sahel (AES). Le plus ciblé par les attaques liées à l’exploitation de ses minerais est sans conteste le Burkina Faso, où l’on compte 75 % des violences recensées depuis 2015, contre 15 % au Mali et 10 % au Niger. Cela s’explique en grande partie par des incidents très médiatisés et concentrés au début de la période, notamment l’enlèvement d’un agent de sécurité roumain à la mine de manganèse de Tambao, en avril 2015. Mais ces dernières années, l’attribution géographique de cette violence s’est régionalisée, se propageant plus largement aux deux autres pays. Ainsi, en 2025, seuls 54 % des incidents répertoriés l’étaient au Burkina Faso, 29 % au Mali et 18 % au Niger.
Les zones minières : des espaces d’influence politique
« Au fil du temps, la violence s’est également généralisée, et elle est devenue plus complexe et de plus en plus meurtrière, écrit Héni Nsaibia, l’auteur du rapport. Les zones minières sont apparues non seulement comme des lieux d’activité économique et de violence, mais aussi comme des espaces où les groupes armés, les forces de l’État et les acteurs locaux se disputent l’influence, cherchent à gouverner et à contrôler les populations, à réguler l’accès aux ressources et à imposer des formes concurrentes d’ordre social et politique. »
Cette « ruée vers l’or » sahélienne, si elle a pour principal objectif le financement des actions armées des différents belligérants, ne se limite pas à cette unique dimension. Ainsi, les zones minières « attirent les groupes armés pour des raisons qui vont bien au-delà de l’accès aux ressources minérales ». Leur contrôle offre « des opportunités non seulement pour générer des revenus par le biais de la fiscalité ou de redevances de protection, mais aussi pour recruter des combattants, recueillir des renseignements, réguler l’accès aux moyens de subsistance et affirmer son influence ». En plus de l’or, les mines regorgent de ressources exploitables dans le cadre des opérations insurrectionnelles et terroristes : des explosifs à usage commercial, des détonateurs, des produits chimiques, du carburant ou encore des pièces détachées pour motos.
Le Jnim, premier pourvoyeur de violence
Parmis la diversité des belligérants engagés dans le conflit sahélien, le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), filiale régionale d’Al-Qaïda, est de loin le premier responsable des violences autour des sites miniers, devant l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), les groupes rebelles comme le Front de libération de l’Azawad (FLA) ou les supplétifs des Forces armées nationales, comme les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ou les mercenaires russes de Wagner. Au-delà de les utiliser au financement de ses opérations, le Jnim a transformé des sites miniers artisanaux en bases semi-permanentes « où les combattants peuvent alterner entre des rôles civils et militaires, se fondre parmi les mineurs, stocker des armes et du matériel, et mener leurs opérations avec un risque moindre d’être repérés », explique Héni Nsaibia.
En dix ans, l’appétence des groupes armés pour l’or a redessiné les contours du conflit et redéfini leurs ambitions. Ainsi, l’attaque perpétrée en octobre 2018 contre la mine d’or d’Inata et le poste de gendarmerie voisin a débouché sur la première intervention militaire française au Burkina Faso. Puis, en novembre 2019, celle qui a visé un convoi minier escorté par l’armée a incité les autorités burkinabè a créé la milice d’autodéfense des VDP, afin de pallier cette menace. « Ce qui a souvent commencé par des attaques contre le personnel minier, les infrastructures ou les moyens de transport s’est transformé en une rivalité plus large portant sur la circulation, la gouvernance, l’activité économique et le contrôle du territoire », souligne le rapport. Ainsi, depuis le coup d’État d’octobre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré a engagé un processus de nationalisation de plusieurs mines du pays. De son côté, la junte malienne a décidé de modifier en profondeur son code minier afin de récolter de plus larges dividendes de l’exploitation minière sur son territoire.
Tandis que les États sahéliens tentent de reprendre la main sur le secteur minier, le conflit prend des atours de guerre économique. Depuis l’annonce de son blocus autour de Bamako, le Jnim tente de couper les axes reliant la capitale malienne à son poumon économique minier au sud, dans les régions de Kayes et Sikasso. Il multiplie les attaques sur site, perpétue des prises d’otages d’employés de sociétés d’exploitation, et étend désormais sa menace en direction des pays côtiers. "Il est peu probable que les conflits liés à l’exploitation minière restent confinés au Sahel central", prévient le rapport. L’expansion du Jnim vers les frontières avec le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Ghana augmente le risque que les dynamiques déjà observées dans le Sahel central s’étendent plus au sud, jusqu’à la côte ouest-africaine. Il poussera probablement ces groupes à s’impliquer dans les économies minières locales, créant ainsi de nouvelles opportunités d’exploiter, de taxer et d’extorquer les activités minières artisanales dans ces régions. »
Jeune Afrique