
L’ancien préfet d’Abidjan Vincent Toh Bi Irié en fait aujourd’hui l'amère expérience. Celui qui se présente désormais comme l’une des voix critiques du système politique ivoirien se retrouve confronté à ses propres déclarations passées, au moment où il incarnait l’autorité de l’État qu’il critique désormais. L’exemple le plus frappant concerne les déguerpissements et la gouvernance publique. En 2019, en effet, alors qu’il occupait les fonctions de préfet du district d’Abidjan, Vincent Toh Bi tenait un discours d’une rare fermeté concernant les occupations anarchiques derrière l’aéroport de Port-Bouët. Face aux constructions illégales qui se multipliaient sur des réserves foncières destinées à l’extension de l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny et au projet d’Aérocité, il ne laissait aucune place à l’ambiguïté.« Construisez seulement, l’État va casser », prévenait-il alors.
si nous défions la loi
L’ancien préfet expliquait que l’État avait le devoir de préserver des réserves stratégiques pour les générations futures. Il rappelait que les acheteurs qui s’installaient sur des sites interdits prenaient un risque connu et assumé. Plus encore, il défendait la nécessité de faire respecter la loi même lorsque les conséquences humaines étaient douloureuses. « Si nous défions la Loi, sciemment et avec flagrance, elle nous rattrapera toujours », écrivait-il. Dans un passage particulièrement marquant, il reconnaissait lui-même la souffrance que peuvent provoquer les déguerpissements tout en assumant leur nécessité.« Lorsque vous regardez dans les yeux d’une vieille femme perdue (…) votre cœur saigne (…) Mais pour continuer à bâtir cet État, certaines émotions sont interdites », affirmait-il. À l’époque, le raisonnement était clair : la protection de l’intérêt général, l’autorité de l’État et le respect des règles collectives primaient sur les considérations politiques immédiates.
Sept ans plus tard, le ton a radicalement changé
Réagissant à des opérations de déguerpissement et à la question de la gouvernance institutionnelle, Vincent Toh Bi soutient désormais qu’un pouvoir soumis à une véritable sanction électorale agirait différemment. Selon lui, des institutions plus indépendantes et des élections plus transparentes obligeraient les autorités à tenir davantage compte du mécontentement populaire avant de prendre certaines décisions. Le raisonnement est politiquement recevable. Mais il soulève une interrogation fondamentale : pourquoi ce facteur électoral n’était-il pas mis en avant lorsque lui-même exerçait les responsabilités de l’État ? Car en 2019, l’ancien préfet ne conditionnait nullement la légitimité des décisions publiques à une éventuelle sanction électorale. Au contraire, il défendait une vision verticale de l’action publique fondée sur la primauté de la loi et de l’intérêt national. Aujourd’hui, son discours semble davantage centré sur le rapport de force entre gouvernants et gouvernés à travers les urnes. Cette évolution nourrit les critiques de l'opinion nationale.
Pour elle, Vincent Toh Bi est passé du rôle de défenseur inflexible de l’autorité publique à celui de procureur d’un système dont il fut pourtant l’un des serviteurs les plus visibles. « L’État doit faire respecter la loi » hier. « Les dirigeants doivent craindre la sanction électorale » aujourd’hui. Entre les deux positions, certains voient une contradiction. D’autres y lisent simplement une évolution politique. Mais une question demeure : les déguerpissements qu’il dénoncerait aujourd’hui sont-ils différents de ceux qu’il justifiait hier ? Car les réserves foncières stratégiques, les infrastructures publiques et les impératifs d’aménagement du territoire n’ont pas disparu avec son départ de l’administration. Au-delà du cas personnel de Vincent Toh Bi, cette controverse montre une réalité bien connue de la vie publique : les responsabilités changent souvent le regard porté sur les décisions de l’État. Lorsqu’on est aux commandes, la priorité est l’ordre, la loi et l’intérêt général. Lorsqu’on rejoint l’arène politique, les mêmes décisions peuvent apparaître sous l’angle des libertés publiques, du contrôle citoyen ou de la sanction démocratique.
Les archives ont cependant une particularité : elles ne votent pas, elles ne militent pas et elles ne prennent parti pour personne. Elles rappellent simplement ce qui a été dit. Et dans le cas de Vincent Toh Bi Irié, elles racontent aujourd’hui l’histoire d’un homme passé du costume de représentant de l’État à celui de critique de l’État, avec un changement de ton suffisamment spectaculaire pour alimenter un débat dont ses adversaires politiques n’ont pas fini de se saisir.
Yacouba Doumbia