
La comparaison oublie l'essentiel : ces pays ne vendent pas leur cacao selon les mêmes règles, et le planteur y règle seul la note quand les cours s'effondrent. Décryptage. Ouverte le mardi 1er septembre, la campagne principale 2026-2027 s'est accompagnée de l'annonce d'un prix garanti bord champ de 1 200 FCFA le kilogramme de cacao. Depuis, le chiffre alimente les commentaires. Insuffisant, faible, « ridicule » même, pour certains, qui mettent en avant les prix pratiqués dans d'autres pays producteurs, sensiblement plus élevés. Le débat est légitime. Encore faut-il savoir de quoi l'on parle. Chaque pays a choisi son système de vente à l'extérieur, et ce choix commande la manière dont le prix est fixé au producteur. C'est d'abord là que naissent les écarts qui laissent croire qu'un système vaut mieux que l'autre.
Le prix du jour, sans filet
Le Cameroun, le Nigeria, l'Équateur, le Brésil ou la Colombie ont opté pour une libéralisation complète de leur secteur cacao, sans prix garanti et avec une fiscalité réduite au minimum. Le prix n'est adossé à aucune vente anticipée ; il est libre et indicatif, indexé sur le cours du jour du marché international, le prix dit spot. Chaque soir, le prix affiché à la clôture devient la référence que le producteur négocie seul, sans garantie, avec les pisteurs, les acheteurs et les exportateurs. L'avantage est réel : le planteur touche directement le prix spot. Le revers l'est tout autant : il encaisse chaque variation du marché, sans aucun filet en cas d'effondrement des cours. Ces pays peuvent se le permettre : le cacao n'y pèse pas lourd dans l'économie, encore moins dans l'équilibre social. Les volumes le disent : environ 550 000 tonnes par saison pour l'Équateur, désormais au niveau du Ghana, 250 000 pour le Nigeria, 230 000 pour le Cameroun, 130 000 pour le Brésil, 100 000 pour le Pérou et 56 000 pour la Colombie. Hormis le Cameroun, l'activité y reste marginale. En Amérique latine, le cacao est en outre l'affaire de grandes coopératives et de fermiers exploitant des centaines, parfois des milliers d'hectares, sans commune mesure avec le petit planteur ivoirien.
Vendre avant de récolter
La Côte d'Ivoire et le Ghana, premier et deuxième producteurs mondiaux, sont les deux seuls pays à avoir choisi la stabilisation. Chez eux, la fève est la première source de revenus et le premier secteur d'activité : plus de 8 millions de personnes en vivent directement ou indirectement en Côte d'Ivoire, plus de 2 millions au Ghana. Le poids social et politique de la filière interdit de laisser les planteurs seuls face au marché.
Le mécanisme repose sur la vente anticipée. Par l'intermédiaire de l'organe de régulation, le pays vend, un an à l'avance, le volume estimé de la récolte à venir, avant même que les cabosses ne soient sur les arbres. Ces ventes, étalées sur une année, dégagent une moyenne qui fixe le prix garanti pour toute la campagne, quelles que soient les fluctuations du marché. Le planteur ne profite pas d'une flambée soudaine des cours ; il en tirera bénéfice la saison suivante, quand les ventes anticipées l'auront intégrée. Mais il ne subit pas non plus la chute. Il connaît son prix avant de récolter et peut prévoir ses revenus, à l'abri d'une volatilité qui angoisse tout producteur.
Ce que le Cameroun a vécu en janvier
Au bout du compte, les deux systèmes se rejoignent : à moyen terme, le prix payé au planteur suit toujours les cours internationaux. La différence tient au chemin parcouru, et le Cameroun vient d'en faire l'amère expérience. Entre janvier et avril 2026, au plus bas des cours mondiaux, des planteurs camerounais ont détruit leurs plantations. Le kilo de fèves, payé 5 000 FCFA en septembre-octobre 2025, était tombé à 1 600 FCFA en janvier. Ces mêmes planteurs vendent aujourd'hui à 2 900 FCFA, contre 1 200 FCFA pour le producteur ivoirien. C'est cet instantané que retiennent les critiques. Ils oublient l'hiver qui l'a précédé. L'embellie actuelle des cours profitera, elle, au planteur ivoirien dès la campagne intermédiaire, en mars 2027, puis à la campagne principale de septembre 2027.
2000-2011, la leçon ivoirienne
La Côte d'Ivoire n'a pas choisi la stabilisation par idéologie. Elle a expérimenté la libéralisation, sous la pression de la Banque mondiale, de 2000 à 2011. Le bilan fut désastreux pour les producteurs, abandonnés, spoliés et oubliés par un système qui a enrichi comme jamais les exportateurs, les pisteurs et les acheteurs. Sur toute cette période, le prix indicatif le plus élevé n'a pas dépassé 1 100 FCFA le kilo. Le retour à la stabilisation, il y a quinze ans, a rendu au planteur un revenu décent et prévisible. Les 1 200 FCFA de cette campagne se situent, sur les vingt-cinq dernières années, parmi les prix garantis les plus élevés jamais versés au producteur ivoirien. Ce n'est pas le prix d'un renoncement, mais celui d'une assurance.
Yacouba DOUMBIA