
Par Dr. Kanaté S. Dahouda,
1. Le pouvoir du récit national
Dans son livre consacré à Ideology and Curriculum (Idéologie et Programme Scolaire), le théoricien américain de l’éducation, Michael W. Apple, interroge les rapports entre éducation, idéologie et pouvoir, en soulignant la manière dont les connaissances reconnues comme légitimes peuvent refléter les intérêts dominants d’une société. Il pose ainsi la question suivante : « comment, concrètement, le savoir officiel peut-il refléter les configurations idéologiques des intérêts dominants au sein d’une société ? » Cette interrogation revêt une importance particulière aux États-Unis, où les débats socio-politiques et universitaires portent constamment sur la place à accorder, dans l’enseignement, à l’esclavage, à la ségrégation raciale, aux discriminations et aux contributions des minorités à l’histoire nationale. Dès lors, la définition des programmes scolaires dépasse les seuls choix pédagogiques : elle détermine quelles expériences historiques sont reconnues, quelles voix sont représentées et quelles mémoires risquent d’être marginalisées. Sous l’administration Trump, ces débats se sont intensifiés dans un contexte de « guerre culturelle » qui révèle les tensions entre pluralité des mémoires, récit national et orientations idéologiques.
Les controverses autour de l’enseignement de l’histoire ou de la race révèlent ainsi que la production et la transmission du savoir ne sont jamais totalement dissociées des rapports de force politiques. Le projet Make America Great Again (« Rendre à l’Amérique sa grandeur »), porté par Donald Trump, s’inscrit dans cette dynamique où lui et ses partisans cherchent à redéfinir les fondements historiques et culturels à partir desquels se pense l’avenir de la nation américaine. Cette ambition s’accompagne d’une remise en cause des politiques de discrimination positive (affirmative action) et des programmes en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion (DEI), au nom de la neutralité institutionnelle et de la méritocratie. Présentée par ses promoteurs comme un moyen de renforcer la cohésion nationale, cette orientation suscite toutefois des critiques qui y voient une démarche susceptible d’occulter la persistance des inégalités systémiques et les mécanismes de reproduction du « privilège blanc » (white privilege). Au-delà de cette controverse, se pose une question fondamentale : comment construire un récit national commun sans effacer les conflits, les injustices et la pluralité des expériences qui ont façonné l’histoire américaine ?
La bataille autour du récit national se prolonge dans le langage, dont le contrôle contribue à définir les réalités socialement reconnues et politiquement légitimes. Dans son livre intitulé D’abord ils sont venus chercher les mots, Cécile Alduy, Professeure à l’Université de Stanford, en Californie, analyse les mécanismes de nomination, de censure et d’effacement lexical sous l’administration Trump. La suppression, la reformulation ou la marginalisation de références à la diversité, au racisme, au transgenre, au handicap, à l’avortement, aux vaccins ou au changement climatique dans certains documents fédéraux et contenus scientifiques illustrent les enjeux politiques du vocabulaire institutionnel.
Cette logique de marginalisation se prolonge dans les discours sur l’islam, où la rhétorique de Trump et du mouvement MAGA associe malicieusement immigration, insécurité et culture musulmane, au risque de renforcer les amalgames et de stigmatiser les minorités de confession islamique. La vigilance des forces progressistes consiste dès lors à défendre les acquis du mouvement des droits civiques, le pluralisme et la liberté d’expression, afin que le récit national demeure un espace de confrontation démocratique et de réflexion collective, plutôt qu’un instrument de normalisation idéologique et d’exclusion absolue. La bataille identitaire s’inscrit aussi dans l’espace architectural, où se matérialisent la mise en scène du pouvoir et la grandeur nationale.
2. Architecture du pouvoir
L’architecture constitue un instrument privilégié de mise en scène du pouvoir trumpien et de réaffirmation d’une identité nationale présentée comme menacée. Cette menace est associée à l’immigration de masse, perçue par certains comme un facteur de dissolution de l’identité blanche et de la civilisation occidentale dont celle-ci serait l’incarnation. Dans le prolongement du slogan Make America Great Again, les décrets présidentiels Promoting Beautiful Federal Civic Architecture (2020) et Making Federal Architecture Beautiful Again (2025) privilégient les références classiques, notamment gréco-romaines, associées à l’ordre, à la permanence et à la grandeur nationale. Au-delà de leur dimension esthétique, ces choix participent à la construction d’un récit historique sélectif qui légitime une conception particulière de la nation et de ses origines européennes.
Tandis que l’architecture monumentalise certains héritages érigés en fondements de l’identité américaine, la politique migratoire en dessine les frontières humaines, en déterminant qui peut prétendre appartenir à la nation. L’une façonne ainsi le paysage symbolique du pouvoir, tandis que l’autre en délimite les contours démographiques. Toutes deux s’inscrivent dans une même logique de restauration identitaire et d’affirmation de l’autorité présidentielle.
Cette volonté d’inscrire une certaine conception de l’identité nationale dans l’espace bâti se manifeste également dans la transformation des lieux emblématiques du pouvoir et la reconfiguration du patrimoine historique. La démolition d’une partie de l’Aile Est de la Maison-Blanche en vue de construire une vaste salle de bal (White House Ballroom) illustre cette tension entre la préservation d’un héritage architectural chargé de mémoire et les ambitions présidentielles de remodelage des espaces symboliques du pouvoir. De même, le projet d’Arc de Triomphe à Washington, conçu pour le 250ᵉ anniversaire de l’indépendance américaine en 2026, mobilise l’héritage monumental de la Rome antique pour exalter la grandeur nationale et mettre en scène une ambition de puissance qui tend à se confondre avec la personnalisation du pouvoir. Ces transformations du patrimoine architectural ouvrent sur un enjeu plus large : celui de l’appropriation politique de la mémoire nationale et de son instrumentalisation au service de la légitimité présidentielle
3. Mémoire, pouvoir et légitimité démocratique
La bataille autour de la mémoire nationale se joue dans la désignation des institutions culturelles et dans le contrôle des symboles qui incarnent l’héritage collectif. La controverse provoquée par l’ajout du nom de Donald Trump à celui du Kennedy Center, institution culturelle et mémorial dédié à l’ancien Président John F. Kennedy, révèle les tensions entre visibilité présidentielle, appropriation du patrimoine et respect des règles institutionnelles. Au-delà de la dénomination d’un lieu, c’est le pouvoir de représenter la nation dans la durée et d’en orienter la mémoire qui se trouve en question. Dans la logique du projet Make America Great Again (MAGA), la valorisation sélective du passé contribue à promouvoir une certaine idée de la grandeur américaine, tout en reléguant potentiellement au second plan les mémoires et les expériences qui en complexifient le récit.
Dans le fonctionnement normal d’une démocratie, la transmission de l’héritage national doit s’inscrire dans le respect de la pluralité des mémoires et des expériences historiques. Elle exige également que les décisions touchant au patrimoine commun respectent les procédures institutionnelles, l’autonomie des organismes concernés et l’équilibre des pouvoirs, principes fondamentaux de la démocratie américaine. À cet égard, les élections de mi-mandat de novembre 2026 constituent une échéance majeure pour la vie politique américaine. Une victoire démocrate au Congrès pourrait permettre de rééquilibrer les orientations de l’administration Trump sur les enjeux éducatifs, architecturaux, identitaires et mémoriels, tout en débordant ce cadre pour peser plus largement sur d’autres choix politiques contestés, notamment en matière d’immigration, d’économie, de politique étrangère et de fonctionnement des institutions démocratiques. Une recomposition de la majorité parlementaire pourrait également infléchir les rapports de force autour de plusieurs dossiers majeurs de politique étrangère : les relations des États-Unis avec l’Afrique, leur stratégie à l’égard de l’Iran, leur position dans le conflit israélo-palestinien et leur soutien à l’Ukraine. Elle pourrait aussi peser sur la redéfinition des relations diplomatiques et commerciales avec la Chine, le Canada et les partenaires européens.
Toutefois, un changement de majorité au Congrès ne suffirait pas, à lui seul, à garantir une réorientation profonde de la politique intérieure ou étrangère des États-Unis. La vitalité démocratique repose plus fondamentalement sur la capacité des institutions à prévenir la concentration du pouvoir, à garantir l’effectivité des contre-pouvoirs et à préserver le pluralisme politique et historique. Cette exigence fait écho à la célèbre mise en garde de l’historien britannique, Lord Acton : « Le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument » Au-delà de l’alternance électorale, c’est donc le respect des limites institutionnelles de l’autorité exécutive qui constitue l’un des principaux garants de la démocratie. L’avenir démocratique des États-Unis dépendra ainsi autant de la solidité de leurs institutions que de la capacité de la société américaine à préserver un récit national ouvert à la pluralité des mémoires, des identités et des expériences historiques.
Dr. Kanaté S. Dahouda, Ph.D.
Professeur Titulaire d’Université, États-Unis, Geneva, New York.



